Rojava en flammes, Kurdes massacrés - le déshonneur occidental
Le Rojava est attaqué et l’Occident se tait. Par faiblesse et cynisme diplomatique, les Kurdes, fer de lance contre Daesh, sont abandonnés aux djihadistes et à la Turquie. Nous en pairons le prix. C’est aussi notre honneur et notre sécurité qui se jouent dans cette guerre existentielle.Par Georges Renard-Kuzmanovic
- « Nous sommes ici. Nous mènerons une lutte digne, nous résisterons. Renforcez encore davantage la solidarité que vous avez montrée jusqu’à présent, avec un esprit du Kurdistan et l’esprit de résistance des femmes. Nous faisons une promesse : nos ennemis ne doivent pas se réjouir. Tout le monde ici est prêt. Un peuple digne et honorable est ici, prêt à défendre ces terres. Ils ont promis de protéger les tombes de nos martyrs. (…) Nous n’accepterons rien d’autre qu’une vie digne. Berxwedan jiyan e — Résister, c’est vivre. Vive le Kurdistan ! » - Nesrin Abdullah, commandante des Unités de protection des femmes (YPJ) au Rojava.
Le Rojava, abandonné, brûle sous le fracas du mondeTandis que l’actualité internationale sature l’espace médiatique de crises simultanées, une guerre d’extermination se déroule presque à huis clos, au nord-est de la Syrie, au Rojava, contre le peuple kurde. Depuis le début du mois de janvier, sous couvert de recompositions diplomatiques et de faux discours de stabilisation, les forces issues du nouveau pouvoir syrien dit « de transition » - les djihadistes « inclusifs » dirigé par Ahmed al-Sharaa — ancien chef djihadiste connu sous le nom d’al-Jolani — ont engagé une offensive brutale contre les Kurdes de Syrie. Ceux-là mêmes qui furent, hier encore, nos alliés les plus fiables dans la lutte contre Daesh.
Cette guerre n'a pas commencé pas dans le Rojava, mais à Damas et à Alep. Les quartiers kurdes de la capitale ont été méthodiquement écrasés, suivis par ceux d’Alep. Bombardements aveugles, assassinats de civils, viols de masse, exécutions sommaires, enfants traînés au sol... La violence déployée dépasse largement le cadre d’une opération militaire. Des combattantes kurdes capturées, n’ayant pas eu la « chance » de mourir les armes à la main, ont été livrées aux milices djihadistes, humiliées, précipitées du haut des immeubles. Les bourreaux s’attaquent même aux morts. Des tombes de combattants kurdes tombés face à Daesh sont profanées, détruites, effacées. Rien n’est laissé debout, ni les vivants, ni la mémoire. Une carte pour situer le Rojava (en jaune). En gris, la zone contrôlé jusqu'il y a peu par le gouvernement, en rouge les zones déjà occupée par la Turquie - N.B. : ceci est une carte d'il y a deux ans. Le fait de ne trouver quasiment que des cartes de Syrie, et des forces en présence, datant presque toutes de la période de la guerre contre le régime de Bachar al-Assad est un indicateur en soit de l'intérêt à géométrie variable des médias occidentaux, largement calqué sur le diplomatie, tout autant variable, des chancelleries occidentales. La Rédaction de Fréquence Populaire n'a pas eu le temps de réaliser un carte en propre dans un délais aussi court.
Le silence comme compliceFace à cela, le silence. Silence médiatique presque total. Silence universitaire. Silence d’une classe politique qui détourne le regard, à l’exception de prises de position juste de responsables du Parti Communiste Français et de la France Insoumise (FI), mais contradictoires pour ce parti avec d'autres positions prises en France en soutien cette fois à ceux qui sont dans le camp des djihadistes ; à terme la FI devra choisir. Ce mutisme n’est pas neutre, il est une complicité objective. Le plus grave est le silence diplomatique de la France qui frise la complicité. Pendant que l’Europe se tait, l’offensive s’étend désormais au cœur du Rojava, avec le soutien direct de la Turquie d’Erdogan.
Les forces d’al-Sharaa, appuyées par des milices djihadistes coalisées et par Ankara, ont attaqué la prison d’Al-Shadadi, que les Kurdes administraient depuis des années sans véritable soutien international. Le résultat est catastrophique, car des milliers de combattants de Daesh ont été libérés, parmi lesquels de nombreux djihadistes francophones. Cette libération massive constitue une menace directe pour la région, mais aussi pour l’Europe et la France.
Kobané de nouveau sous les bombesAujourd’hui, c’est Kobané qui est attaquée. Kobané, symbole mondial de la résistance contre Daesh, cette ville qui, en 2015, avait tenu tête aux djihadistes alors soutenus, déjà, par la Turquie. Kobané, dont les combattants et combattantes, sous la direction de figures comme la commandante Nesrin Abdullah, avaient infligé une défaite historique à l’État islamique alors que la communauté internationale croyait leur cause perdue. Ce sont ces mêmes forces kurdes qui ont été le fer de lance de la coalition internationale : à Manbij, à Raqqa — capitale de Daesh — puis Mossoul. Les djihadistes qui les combattaient alors et qui les massacrent aujourd'hui sont ceux qui ont assassiné à Charlie Hebdo, à l’Hyper Cacher, au Bataclan n’auraient été vengés. Sans les Kurdes, Daesh et son idéologie islamiste délirante ne serait jamais tombé.
Mourir pour Kobané - Patrice Franceschi, Perrin (2017)
Dans Mourir pour Kobané, l'auteur, Patrice Franceschi livre un récit de terrain engagé consacré à la bataille de Kobané, ville kurde de Syrie devenue le symbole d’une résistance acharnée face à l’État islamique. À partir de son expérience directe auprès des combattants kurdes, l’auteur raconte une guerre menée dans des conditions extrêmes, où chaque rue, chaque maison, chaque jour compte. Le livre n’est pas une analyse militaire froide, mais une immersion humaine et morale dans un combat existentiel, mené avec des moyens dérisoires contre une organisation totalitaire fondée sur la terreur et l’anéantissement.
Au fil des pages, Franceschi met en lumière l’originalité politique et sociale de la résistance kurde, en particulier le rôle central des femmes combattantes, l’importance accordée à la démocratie locale, à la laïcité et à l’égalité. Kobané n’est pas seulement un front militaire : c’est une expérience politique assiégée, une tentative fragile mais déterminée de faire vivre des valeurs universelles au cœur du chaos syrien. Cette réalité contraste violemment avec la passivité, les calculs et les renoncements des puissances occidentales, souvent promptes à discourir mais lentes à agir. Franceschi insiste particulièrement sur les femmes combattantes kurdes, associées à l’image de « Jeanne d’Arc du XXIe siècle », et sur ce que signifie, concrètement, tenir une ligne face à un ennemi qui pratique la terreur et l’extermination.
Mourir pour Kobané est ainsi à la fois un témoignage, un hommage et une interpellation. Franceschi pose une question dérangeante : que valent nos principes lorsqu’ils sont réellement menacés, et jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour les défendre ? Kobané devient alors un miroir tendu à l’Europe et à la France, révélant l’écart entre les valeurs proclamées et les engagements réels, entre le confort des discours et le prix du courage.
Et pourtant, aujourd’hui, on les abandonne. Les Forces démocratiques syriennes sont seules, prises en étau entre les djihadistes et l’armée turque. L’abandon n’est pas seulement moral, il est stratégique. Il est tragiquement aisé d'imaginer le violence et la haine qui va s'abattre sur ces Kurdes qui ont fait tomber Daesh.
L’alignement honteuxUn message d'Emmanuel Macron révélé par Donald Trump laisse entendre que la France soutient ce que font les Etats-Unis en Syrie [ et que « de grandes choses peuvent être faite ensemble en Iran » - révélant, sans surprise, l'ingérence dans ce pays, mais c'est un autre sujet ]. or, les Etats-Unis ont non seulement armé et entraîné ces djihadistes, mais les financent maintenant à hauteur de plusieurs centaines de million de dollars (environ 700 millions). Un soutien à une « recomposition » qui se fait au détriment des Kurdes. Cette diplomatie erratique, alignée sur les volte-face de Washington, est un déshonneur. Elle nie toute autonomie stratégique française, tout en condamnant très concrètement les Kurdes qui, au contraire, devraient être nos plus précieux alliés dans la région.
Les propos du secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, félicitant Trump pour son action en Syrie - la qualifiant « d'incroyable » (le massacre des femmes et des enfants ?) - à Gaza et en Ukraine, achèvent de révéler l’état de déliquescence politique de l’Alliance. L’ordre donné le 21 janvier par Donald Trump aux Kurdes de « trouver un accord » avec Ahmed al-Sharaa, alors même qu’ils font face à un risque génocidaire comparable à celui subi par les Yézidis, les chrétiens d’Orient, les Druzes ou les Alaouites, constitue une honte historique pour l’Europe et une forfaiture criminelle supplémentaire de l’OTAN. Message (d'une infinie obséquiosité) de Mark Rutte, Secrétaire Général de l'OTAN à Donald Trump et que ce dernier a publié sur son réseau social Truth Social : « Monsieur le Président, cher Donald — ce que vous avez accompli aujourd’hui en Syrie est incroyable. J’utiliserai mes interventions médiatiques à Davos pour mettre en valeur votre action là-bas, à Gaza et en Ukraine. Je suis déterminé à trouver une solution sur le Groenland. J’ai hâte de vous voir. Votre cher, Mark »
Une trahison géopolitique assuméeL’approbation donnée par Trump à al-Sharaa lors de sa visite à la Maison Blanche est décisive. Les États-Unis arment et entraînent les forces de Damas. Le message envoyé est limpide : l’alliance avec les Kurdes est devenue négociable. L’accord tacite négocié entre Damas et Israël, sous supervision américaine, a neutralisé toute réaction israélienne. Netanyahou est resté silencieux. Les Kurdes espéraient un soutien qui n’est jamais venu.
Erdogan, lui, se réjouit. L’affaiblissement du PKK et de toute perspective kurde autonome sert ses intérêts. La Syrie de Sharaa en sort renforcée, économiquement et militairement, au bénéfice indirect de la Turquie. Pour Israël, c’est un revers stratégique majeur, la Syrie ne sera ni fragmentée ni durablement affaiblie. Pour la Turquie c'est l'assurance de pouvoir définitivement annexer le nord le la Syrie.
Une guerre existentielleAu Rojava, maintenant, tous ont pris les armes. Responsables politiques, représentants de la société civile, négociateurs, jeunes, femmes. Les coprésidents du PYD [Le Parti de l'union démocratique - Partiya Yekîtiya Demokrat], Perwin Youssif et Kharib Hisso, Foza Youssif, membre du Conseil présidentiel, et Mazloum Abdî, commandant en chef des FDS, ont rejeté le 19 janvier l’accord de capitulation imposé par Damas et ses parrains occidentaux, c'est-à-dire les Etats-Unis, l'OTAN et donc la France. Il s’agit désormais d’une guerre existentielle pour la survie du peuple kurde du Rojava.
Deux modèles de société s’affrontent frontalement ici en Syrie. Celui des islamistes, fondé sur la charia et la domination, et celui porté par les Kurdes, démocratique, laïque, égalitaire, où les femmes combattent et gouvernent à égalité avec les hommes. Le choix est clair. Ne pas soutenir les Kurdes aujourd’hui serait une tache indélébile dans notre histoire.
Le silence de la diplomatie française, voire sa complicité à en croire le message d'Emmanuel Macron, est une faute grave. Laisser faire les djihadistes, après avoir combattu Daesh au prix de tant de vies, aura des conséquences directes : déstabilisation régionale accrue, résurgence terroriste, et demain nouveaux attentats sur le sol européen et donc français. Il est d’un cynisme absolu de prétendre s’opposer à l’Iran tout en finançant et armant des djihadistes infiniment plus dangereux pour nous en Syrie.
Résister pour vivreLe peuple kurde du Kurdistan occidental du Rojava a consenti les plus grands sacrifices dans la lutte contre l'organisation terroriste la plus dangereuse au monde. Des milliers de leurs jeunes hommes et femmes ont perdu la vie pour protéger l'humanité et aider à libérer le monde d'une organisation brutale qui nous menaçait tous. Aujourd'hui, le monde a tourné le dos au peuple kurde. Ils sont abandonnés et laissés à leur propre sort face à des bandes criminelles qui propagent l'idéologie de l'Etat Islamique et tentent de les exterminer. C'est une trahison du sacrifice et une trahison des valeurs humaines. Le monde a une dette envers le peuple kurde qui n'était pas remboursée. Les abandonner ne l'effacera pas, mais ne fera que la multiplier.
Le Conseil démocratique kurde en France demande ce qui n'est le bon sens : Des frappes aériennes immédiates de la France contre les positions des jihadistes, qui massacrent les Kurdes de Syrie et menacent directement la sécurité régionale et européenne, une solution politique pour le Rojava, incluant la reconnaissance politique, la garantie des droits du peuple kurde et un statut clair au sein de la Syrie. Un débat extraordinaire devrait être organisé à ce sujet à l’Assemblée nationale sur cette crise majeure - cela permettrait de prendre un peu de hauteur et de dignité par rapport au cirque politicien auquel ils nous ont habitué.
Tout autre choix apportera le déshonneur — et demain, de nouveaux attentats sur le sol français. Laisser faire les djihadistes aura de graves conséquences sur la déstabilisation de la région et renforcera la menace du terrorisme islamiste. On peut noter le complet ridicule de s’opposer à l’Iran des Mollahs et de soutenir, financer et armer des djihadistes infiniment plus dangereux en Syrie.
La commandante des Unités de protection des femmes (YPJ) au Rojava, Nesrin Abdullah, a déclaré que les Kurdes défendront leurs terres jusqu’au bout, affirmant , « Que nos ennemis ne se réjouissent pas ». S’adressant également aux Kurdes et aux amis du Kurdistan à travers le monde, Nesrin Abdullah a lancé un appel : « Avec votre soutien, faites trembler le monde. »A nous, comme Nation, comme société, amis aussi individuellement de choisir notre camp - le notre est fait.https://www.fpop.media/rojava-en-flammes-kurdes-massacres-le-deshonneur-occidental/?ref=frequence-populaire-media-newsletter