Accord Trump–Xi : les terres rares au cœur d’un bras de fer stratégique durable
« L’accord concernant les terres rares est désormais conclu, et c’est valable pour le monde entier », a annoncé à grand fracas Donald Trump à l’issue d’un entretien avec Xi Jinping en Corée du Sud le 30 octobre dernier. Fidèle à lui-même, le « roi du deal » autoproclamé fanfaronnait. Mais la réalité n’est pas aussi rutilante que la Trump Tower. La croisade douanière du président américain a essuyé un sérieux revers en Chine lorsque Pékin a renforcé ses restrictions sur l’exportation des terres rares et des technologies liées. Trump a eu beau menacer de taxer les importations chinoises de 100 % supplémentaires, il n’en divisait pas moins par deux la « taxe fentanyl » (1) le 30 octobre. Celle-ci est passée de 20 % à 10 %, réduisant ainsi les taxes génériques américaines sur les importations chinoises de 57 % à 47 %. En contrepartie, la Chine a suspendu ses restrictions sur l’exportation des terres rares et accepté de se réapprovisionner en soja américain. Un succès en trompe l’œil pour Trump car, sur le fond, rien n’est réglé. La suite est reportée au 10 novembre 2026, date d’échéance de l’accord conclu le 30 novembre dernier. D’ici là, de nouveaux rebondissements sont attendus.« Qui contrôle Malacca tient Venise à la gorge », l’aphorisme de l’apothicaire et diplomate Tomé Pires immortalise la mainmise du Portugal sur le commerce des épices à l’aube de la Renaissance. Il résonne d’un écho lointain aujourd’hui, ce ne sont plus les précieuses épices d’alors, mais les terres rares, dont le monde ne sait plus se passer. Or, les plus importants gisements se trouvent en Chine, où 60 % des terres rares sont extraites. Surtout, l’Atelier du monde raffine plus de 90 % de la production mondiale. Ce monopole offre à Pékin une main haute sur les industries de pointe accros aux terres rares. Sans elles, le polissage du verre ne serait plus aussi fin, les moteurs électriques perdraient en puissance et en miniaturisation, les écrans couleur seraient bien ternes.
Bref, elles sont partout, dans les smartphones et ordinateurs, les pots catalytiques, les batteries, les ampoules basse consommation. Elles se retrouvent aussi dans l’imagerie médicale, l’isolation des centrales nucléaires, les systèmes radars, les lunettes infrarouges, les lasers, les missiles… La liste est quasi infinie. Si d’aventure l’exportation des terres rares était suspendue, la plupart des industries de pointe non chinoises vacilleraient. L’Allemagne, par exemple, importe directement 90 % de ses aimants permanents (composants essentiels des moteurs électriques) de Chine ; sans eux, les chaînes de production allemandes seraient à l’arrêt.
L’histoire de la découverte et de l’exploitation des terres rares est assez ancienne, et d’abord européenne et française (2). À partir des années 1960 et 1970, ce sont les États-Unis qui dominent ce marché émergeant. Mais un nouvel acteur entre en scène après la mort de Mao Tsé-toung : la Chine de Deng Xiaoping, qui entre en concurrence directe avec l’extraction américaine et le raffinage français. Ce dernier n’était pas l’apanage des États-Unis, mais de la France, qui assurait 50 % du raffinage mondial des terres rares au début des années 1980 et dont l’expertise est ancienne (3). Dans les années 1960-1970, la France raffinait ainsi 15 000 tonnes de terres rares par an ; elle était le leader mondial du secteur.
La montée en puissance de la ChineEn 1980, la Chine demeurait un acteur secondaire ; 20 ans plus tard, sur les 77 000 tonnes de terres rares produites de par le monde, 73 000 le sont en Chine, soit 95 % du total. Ce tour de force est lié à l’ouverture du pays opérée par Deng Xiaoping. Des zones économiques spéciales (ZES) sont créées dès 1978 afin d’attirer les capitaux étrangers. Le monde redécouvre alors la Chine ; les entreprises occidentales s’inquiètent, non pas d’un péril chinois à même de déstabiliser l’ordre économique occidental, mais de la pérennité de cette ouverture.
Question industrie minière, la Chine dispose d’un atout considérable avec le gisement de Bayan Obo (Mongolie intérieure). La concentration en terres rares y est de 3 à 6 %, une moyenne élevée. Bayan Obo est surtout le plus grand gisement connu, il recèle 37,8 % des réserves mondiales selon les estimations officielles chinoises. Et ce n’est pas l’unique site minier chinois, le Sud chinois en recèle d’autres… Identifié dans les années 1930, Bayan Obo commence à être exploité en 1957, toutefois, Mao n’y discerne pas d’intérêt stratégique majeur, la production demeure modeste. La situation évolue radicalement après la disparition du Grand timonier : les terres rares retiennent alors l’attention de Pékin, qui y discerne un atout.
Au même moment, les États-Unis et la France se désintéressent des terres rares ou plutôt s’en désengagent. Leur exploitation se révèle problématique : trop sale, trop polluante pour les normes sociales et environnementales de plus en plus exigeantes. Le potentiel technologique des terres rares ne passe pourtant pas inaperçu, les premiers lasers avec des terres rares sont expérimentés dans les années 1960. Les recherches sur les propriétés magnétiques singulières de ces minerais se poursuivent et s’orientent vers les aimants permanents. À l’heure où la Chine s’ouvre sur le monde, l’intérêt pour les terres rares demeure toutefois limité, la consommation mondiale est infime par rapport à d’autres métaux tels que le cuivre.
Les terres rares ne sont pas à proprement parler « rares ». Le cérium est aussi abondant que le cuivre, sinon plus. Leur « rareté » tient à leur répartition dans la croûte terrestre. Elles sont extrêmement disséminées, et en même temps, elles s’agglomèrent ensemble. Cette particularité n’est pas un avantage, au contraire. Des tonnes de roches doivent être broyées, puis dissoutes avec des solvants (des acides) afin de séparer chimiquement les divers éléments en un grand nombre d’étapes avant d’obtenir du cérium, du lanthane, de l’europium, etc., pur. Un processus coûteux en eau et en énergie, long et très polluant : des tonnes de résidus toxiques en résultent.
Cerise sur ce gâteau chimique, les minéraux « riches » en terres rares comme la monazite incluent aussi du thorium ainsi qu’une faible quantité d’uranium. Effet secondaire du raffinage, la désintégration du thorium et de l’uranium génère du radium. Autrement dit, ces résidus sont radioactifs, c’est le cas des déchets contenant du thorium généré par la production du mischmétal en France. Un rapport du Sénat français mentionne d'ailleurs une « exposition radioactive non négligeable », tout en minimisant sa nocivité : « On a noté des cancers du poumon et de la vessie plus élevés que d’habitude, mais on s’est aperçu qu’ils étaient liés principalement au tabac ».
L’abandon de la filière terres rares en France et en Europe coïncide avec une prise de conscience plus aiguë des problèmes liés à l’environnement, avec notamment les mouvements antinucléaires des années 1980-1990. Les pollutions chimiques et radioactives sont devenues insoutenables pour les industriels. Or, l’assainissement des processus de raffinement se heurte à un coût financier difficilement compatible avec la fabrication d’écrans cathodiques couleur, de poudre de polissage et encore moins de pierre à briquet. Bref, les terres rares n’avaient plus le vent en poupe.
Aux États-Unis, la grande mine de Mountain Pass se retrouve confrontée à des problèmes sociaux et environnementaux similaires. Pire, des ruptures de canalisations à répétition répandaient dans le désert mojave des résidus toxiques et radioactifs. « Entre 1984 et 1993, Molycorp [l’exploitant du gisement de Mountain Pass] a signalé plus de 40 déversements provenant du pipeline, totalisant 2,75 millions de litres. En 1996, il y a eu au moins 11 déversements dus à des ruptures de pipeline, totalisant plus de 1,32 million de litres. Certains des déchets contenaient des métaux lourds et de faibles niveaux de radioactivité, atteignant jusqu’à 100 fois les niveaux acceptables », révèle le Bureau of Land Management (BLM, bureau de gestion des terres des États-Unis). L’exploitation minière fut arrêtée en 2002.
Entretemps, la Chine avait pris le contrôle de l’extraction et du traitement des terres rares. « Entre 1985 et 1995, la production minière de terres rares en Chine est passée d’à peine 8 500 tonnes métriques à environ 48 000 tonnes métriques, sa part dans la production minière mondiale est grimpée de 21,4 % à 60,1 % », note le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS, un think tank américain). La percée minière d’un Atelier du monde en devenir est avant tout le fruit d’une stratégie à long terme.
Le « la » de cette stratégie est donné dès 1979 avec la création de « La Société chinoise des terres rares », une organisation scientifique et technologique qui regroupe chercheurs, ingénieurs et institutions afin de développer, coordonner et promouvoir la recherche et l’innovation dans le domaine des terres rares. Étroitement associée à des financements étatiques – l’extraction minière relève d’une prérogative d’État qui délivre les permis d’exploitation, etc. –, la ville Baotou située à 150 km du gisement de Bayan Obo devient l’épicentre minier de la Chine. Les rares entreprises étrangères qui y investissent demeurent sous la tutelle de leurs partenaires chinois. En 1986, la recherche sur les terres rares est incluse dans le « programme 896 », un programme national de recherche et développement en hautes technologies.
L’année 1990 marque un tournant : les terres rares sont désormais classées en « ressources stratégiques ». Les compagnies étrangères ne sont plus tolérées dans le secteur de l’extraction, seules demeurent celles opérant en aval dans le traitement, même si leurs activités restent fortement encadrées sous la forme de joint-venture. Autrement dit, il n’y a jamais eu de véritable délocalisation de la production des terres rares en Chine, les investisseurs étrangers ont été juste tolérés dans les années 1980, tandis que la recherche chinoise mettait au point les techniques adéquates en vue d’une extraction et d’un raffinement à grande échelle.
Accouplée à une main-d’œuvre bon marché et des règles environnementales très « souples », la Chine a littéralement écrasé les coûts de production vis-à-vis des États-Unis et de la France au moment même où ceux-ci explosaient pour respecter les normes sociales et environnementales occidentales.
Question environnement, dire que les normes chinoises étaient très souples relève de l’euphémisme. Le bassin de rétention des eaux usées de Bayan Obo aménagé dans les années 1950 n’a pas été équipé d’un revêtement d’étanchéité. Résultat, le sous-sol est imprégné par les déchets toxiques et radioactifs. Or, il se situe en hauteur par rapport au Huang He, le plus grand fleuve du nord de la Chine qui s’écoule à 10 km des mines… « Chaque tonne de terres rares produite génère environ une tonne d’eaux usées radioactives ; soixante-quinze mètres cubes d’eaux usées acides ; de 9 600 à 12 000 mètres cubes de gaz de rejet contenant du radon, de l’acide fluorhydrique, du dioxyde de soufre et de l’acide sulfurique ; et environ 8,5 kilogrammes de fluor », note une géographe américaine dans une étude sur Baotou. À proximité des mines, des « villages du cancer » ont fleuri, dont l’emblématique village de Dalahe situé à 2 km du « lac noir » de Bayan Obo.
« Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares. Tout comme le pétrole pour le Moyen-Orient, les terres rares sont de la plus haute importance stratégique pour la Chine. Nous devons en tirer avantage », affirme Deng Xiaoping en 1992. Cet objectif est atteint à l’orée de l’an 2000 : 95 % des terres rares sont désormais produites en Chine. En 20 ans, la Chine est devenue la maîtresse incontestée de ces précieux minéraux qui entrent dans l’ère de la grande consommation avec le développement de la téléphonie mobile, des ordinateurs et bientôt des smartphones, des batteries de VE, des éoliennes, des panneaux solaires – la liste ne cesse de s’allonger, sans parler des applications militaires. Le prix environnemental et humain n’en demeure pas moins démentiel.
Ironie de l’Histoire, les prémices du décrochage de l’Occident surviennent au moment même où les scientifiques réalisent une percée majeure. Les aimants permanents, un alliage à base de néodyme, de fer et de bore (NdFeB) sont mis au point en 1982 par Masato Sagawa, un scientifique japonais. Très peu volumineux, ces aimants, les plus puissants au monde, révolutionnent les disques durs, les moteurs électriques, les générateurs, etc. Ils sont aujourd’hui au cœur des industries de pointe.
Le clash de 2010Le pouvoir chinois est bien conscient que les conséquences environnementales et humaines de l’exploitation forcenée des terres rares sont de moins en moins acceptables. La phase initiale consistant à produire en masse et à éliminer la concurrence est un succès, il devient urgent de panser les dégâts. C’est ce qui ressort du livre blanc sur les terres rares publié en 2010. Pékin reconnaît que l’exploitation des terres rares est un désastre écologique et humain malgré diverses lois qui ont été promulguées depuis les années 1980 afin d’en mitiger l’impact. Il est désormais nécessaire d’aller encore plus loin : l’exploitation des terres rares doit être rationalisée.
La Chine détient 23 % des réserves mondiales et assure 90 % de la production mondiale, soit 96 000 tonnes en 2011 (4). Le livre blanc insiste sur les mines illégales et la contrebande de terres rares vers l’étranger, des nuisances appelées à être sévèrement réprimées. L’existence de mines et d’usines clandestines surprend. Vu la pollution problématique que génèrent ces activités légales, on peine à concevoir les dégâts quand celles-ci se déroulent sous le manteau. Autrement dit, dans sa course à la domination, Pékin s’est montré laxiste dans l’encadrement de cette industrie minière. Il est cependant difficile d’imaginer que des trafiquants exploitent en catimini les gisements de terres rares sans que les autorités locales en soient informées (5).
Afin de préserver ces ressources non renouvelables, les quotas annuels d’exportation mis en place en 2005 sont fortement réduits, passant de 50 145 tonnes en 2009 à 30 258 tonnes en 2010. Une flambée des prix en résulte, encore accentuée par un accrochage entre un bateau de pêche chinois et deux gardes-côtes nippons à proximité de l’archipel japonais des Senkakus – non reconnu par la Chine – et l’arrestation du capitaine chinois en septembre 2010. Les marchés internationaux s’affolent lorsque Pékin fait pression sur Tokyo en bloquant les expéditions de terres rares vers le Japon, qui absorbe alors 56 % des exportations de terres rares chinoises. Les industriels sont sous le choc, le prix moyen passe de 9 461 dollars la tonne métrique en 2009 à 66 957 dollars en 2011.
Soudainement, la dépendance aux terres rares chinoises remet en question la stratégie des pays importateurs. Le risque est non seulement de voir les chaînes de production civiles soudainement mises à l’arrêt, mais aussi celles de l’armement. L’exemple le plus piquant est celui du F35, le chasseur américain dont certains composants du système d’alimentation électrique – des aimants en alliage de samarium cobalt – étaient fournis par la Chine.
Réactions occidentalesLes États-Unis, l’Union européenne et le Japon portent plainte auprès de l’OMC en 2012. La Chine se défend, arguant que ces quotas sont justifiés pour des questions environnementales et de préservation des ressources. L’OMC réfute ces arguments, une « tactique commerciale ». En 2015, le verdict définitif est rendu. Pékin est contraint de renoncer à ses quotas. La victoire des plaignants fait long feu. En lieu et place des quotas, des « licences d’exportation » sans limites quantitatives sont implantées, un moyen indirect d’implanter des quotas.
Échaudé, Tokyo met les bouchées doubles pour sécuriser un accès aux terres rares ailleurs qu’en Chine, principalement en Australie, où le Japon investit 250 millions de dollars en 2011 dans la société minière Lynas afin qu’elle développe l’extraction et le raffinement des terres rares. Le Japon découvre les vertus de recyclage. Hitachi serait une élève modèle, elle recyclerait en interne 10 % de ses besoins – une performance sachant que le recyclage des terres rares est en général de 1 %.
Il s'agit certes d'une portion infime, mais le recyclage des terres rares est impossible, du moins économiquement parlant. Un smartphone ne contient que quelques milligrammes de terres rares dispersés sur toute sa structure (écran, haut-parleurs, etc.), de plus sous forme d’alliages… S’il est techniquement possible d’exploiter ces « mines urbaines » qui vont de l’électroménager à l’informatique, ce n’est pas rentable sauf pour des niches comme le recyclage des éoliennes marines. « Pour une puissance de 1 MW fournie par le générateur, il faut environ 600 kg d’aimants contenant près de 200 kg de terres rares. Une éolienne offshore pouvant atteindre 10 MW de puissance nécessite donc à elle seule plus d’une tonne de terres rares », précise le ministère de la Transition écologique.
Une autre solution consiste à diminuer le recours aux terres rares. L’innovation joue ici un rôle essentiel. Par exemple, la technologie LED exige moins d’europium que les lampes fluorescentes. La substitution est également envisagée là où c’est possible, mais à ce jour, les aimants permanents NdFeB n’ont pas d’équivalents, ils demeurent les plus puissants. Autre parade, la constitution de stock stratégique afin de remédier aux pénuries, voire à la rupture des approvisionnements en cas de crise majeure. Encore faut-il déterminer quels minéraux doivent être stockés, en quelles quantités, combien de temps, dans quelles conditions (à l’air libre les terres rares s’oxydent totalement en quelques heures). Ce n’est pas simple à mettre en œuvre, comme le rappelle ce rapport de l’Assemblée nationale.
La stratégie privilégiée par les États-Unis demeure la relance de l’industrie minière des terres rares. La mine de Moutain Pass a été rouverte en 2012 ; ce fut un échec. Relancée par Molycorps, la mine a fait faillite dès 2015 suite à la chute des cours des terres rares après le pic de 2010-2011. Mountain Pass a ensuite été reprise en 2017 par MP Materials, qui a passé un accord avec le département de la Défense (DOD) afin d’assurer l’approvisionnement des armées. En juillet 2025, ce partenariat privé-public a été renforcé avec pour objectif « l’indépendance des États-Unis en matière d’aimants permanents ».
Quatre mois auparavant, la Chine durcissait les conditions d’obtention de licences d’exportation de sept oxydes. L’administration Trump, alors en pleine guerre douanière, était éminemment visée. La mesure n’en touchait pas moins tout le monde. L’UE, inquiète pour ses approvisionnements en terres rares, a réagi à son tour : un texte du parlement européen du 10 juillet appelle au développement des projets miniers et de raffinage au sein de l’UE, à constituer des stocks stratégiques et à conclure des partenariats bilatéraux avec des pays fiables.
La croisade antichinoise de Donald Trump s’intensifiant, Xi Jinping a répliqué : le 9 octobre, les restrictions à l’exportation des terres rares sont étendues à cinq oxydes supplémentaires, elles ciblent désormais tout équipement ayant des fins militaires. Surtout, un droit d’extraterritorialité est imposé. Tout produit étranger contenant 0,1 % ou plus de terres rares chinoises nécessitera une licence chinoise (le formulaire ad hoc requiert des photos de l’objet, les quantités à produire, etc.). De plus, les articles fabriqués en utilisant la technologie chinoise des terres rares sont soumis à des exigences de licence, quelle que soit l’origine du matériau. Enfin, un rejet automatique devient la norme pour les entreprises de défense étrangères et les entités affiliées aux forces armées.
Si depuis 2010, les pays industrialisés ont compris que la Chine n’hésiterait pas à imposer un embargo sur les terres rares, personne n’est réellement prêt à s’y risquer. Trois semaines après l’annonce de Pékin, Donald Trump a rétropédalé en catastrophe. L’épée de Damoclès chinoise forgée en terres rares a été écartée, mais, pour un temps seulement, l’accord sino-américain étant valide jusqu’au 10 novembre 2026.
Toutefois, la stratégie chinoise a ses limites. Tokyo a bien appris sa leçon en 2010, sa dépendance aux terres rares chinoises est passée de 90 % à 60 % aujourd’hui, et le pays vise les 50 %. Il n’en va pas encore de même aux États-Unis et en Europe, où l’addiction aux terres rares chinoises demeure très élevée. Mais la relance de l’industrie des terres rares est en cours, notamment dans le domaine du recyclage. En 2025, Marie Perrin, une chimiste franco-américaine, a découvert un procédé simple pour récupérer l’europium des écrans.
La mainmise de la Chine sur les terres rares n’est pas sans rappeler celles des Portugais sur les épices au XVIe siècle. Durant un demi-siècle, Venise prit un sérieux bouillon. Les banquiers italiens ne se laissèrent pas pour autant abattre, ils accompagnèrent l’essor du Portugal en finançant les armadas de la route des épices. Le monopole absolu des Portugais dura un demi-siècle, il déclencha l’âge d’or de la dynastie Aviz. Il en sera éventuellement de même pour la Chine et les terres rares. Déjà, son monopole n’est plus si absolu. Son pic, les graphiques l’attestent, a été atteint en 2010. Depuis, l’Occident se ressaisit, avec peine certes, mais peu à peu il regagne le terrain perdu.
Notes
(1) La Chine ne produit pas directement de fentanyl, mais des « précurseurs », des substances chimiques qui servent de base à la synthèse du fentanyl, une drogue entraînant des ravages aux États-Unis, de l’ordre de 199 décès par jour en 2023.
(2) En 1787, près du village d’Ytterby sur l’île du même nom en Suède, Carl Axel Arrhenius, un géologue amateur, est intrigué par une roche noire affleurant dans une carrière. Il transmet un échantillon à un chimiste, Johan Gadolin. Le scientifique y découvre une nouvelle « terre » en 1794. Ces premiers résultats prometteurs sont bientôt confirmés ; en 1797, l’oxyde est baptisé yttria. L’histoire des terres rares ne fait que balbutier, d’autres oxydes jusque-là inconnus sont identifiés : le terbium, l’erbium et l’ytterbium. Au final, dix-sept « terres rares » sont recensées. Fin XIXe et début XXe siècle, les premiers usages industriels sont l’œuvre de Carl Auer von Welsbach. Ce chimiste autrichien expérimente le lanthane, l’yttrium et le cérium pour améliorer la luminosité alors verdâtre des manchons à gaz. De ses essais naissent les fameux becs Auer d’un blanc étincelant. En 1903, il met au point une pierre à briquet révolutionnaire qui génère des étincelles par simple frottement. Le mischmétal « métal mélangé », un alliage de fer et de terres rares (lanthane, cérium, praséodyme, néodyme) ou ferrocérium est né. Si de nos jours le mischmétal des pierres à briquet a évolué, il s’agit toujours d’un dérivé de l’alliage original mis au point par Carl Auer von Welsbach. Il faut toutefois attendre 1952 pour que l’exploitation des terres rares s’intensifie avec l’ouverture de la mine américaine de Mountain Pass en Californie. La production initiale est modeste ; elle décolle avec l’apparition des écrans cathodiques couleur grand public (le rouge provient d’oxydes d’europium et d’yttrium).
(3) La « Société française des terres rares » fondée en 1919 dans l’Eure se spécialise dans le traitement de la monazite et produit le mischmétal des briquets et des manchons à gaz. Elle se relocalise à La Rochelle en 1948, puis est absorbée par le groupe Rhône-Poulenc, qui se séparera de cette branche d’activité en créant Rhodia en 1998 avant que le groupe belge Solvay ne l’acquière en 2011.
(4) Le livre blanc a bien été publié en juin 2010, mais les données chiffrées ont été mises à jour en 2011 avant d’être archivées.
(5) Quinze années se sont écoulées depuis la publication du livre blanc. Les mines illégales sont toujours actives et les problèmes environnementaux sont loin d’être réglés. Il y a tout de même des efforts notables, dont la purification du « lac noir » de Baotou en 2022, où des oiseaux migrateurs sont revenus, selon China daily. Des journalistes du Guardian s’y sont rendus en 2025 : ils n’ont pas été impressionnés par ce qu’ils y ont vu.
https://elucid.media/politique/accord-trump-xi-les-terres-rares-au-coeur-d-un-bras-de-fer-strategique-durable?mc_ts=crises