Banques sauvées, marchés dopés, milliardaires épargnés : le vrai bilan de la BCE Le bilan de la Banque centrale européenne (BCE) 2026
Depuis 2008, la Banque centrale européenne, dirigée par des « experts » hors de tout contrôle démocratique, colmate sans relâche les brèches d’un système financier vérolé par la spéculation, multipliant les innovations inédites – et risquées. Taux directeurs à zéro pendant sept ans, « planche à billets » à plein régime, rachats massifs de dettes publiques, prêts géants aux banques privées : la gardienne de l’euro a poussé le modèle néolibéral dans ses retranchements, et son bilan a quasiment été multiplié par dix, frôlant 9 000 milliards d’euros en 2022. Cette fuite en avant a soutenu temporairement banques et États, au prix d’une dépendance totale des marchés financiers à l’argent facile. Le retour de l’inflation galopante a obligé la BCE à leur couper les vivres et à relever ses taux d’intérêt, avant de les ramener à un niveau normal, semblable à celui d’avant 2008. Quel sera le prix à payer de ce retour brutal à la réalité économique ? Ce sont l’économie réelle et les épargnants qui risquent, au final, d’en faire les frais. Et beaucoup craignent qu’une nouvelle crise financière soit déjà en germe…1- La BCE ou l'histoire d'une dérive continuelle
2- Sauver les banques après la crise
3- Sauver les États et subir le krach inflationniste
4- Un nouveau rôle pour la BCE
5- Le taux directeur, soutien de l'activité économique
6- La presse économique
7- Sauver le système financier et l’État
Ce qu'il faut retenir
La Banque centrale européenne (BCE), créée en 1998, est la principale autorité monétaire de l’Union européenne. Détentrice du monopole d’émission de l’euro, elle a repris plusieurs fonctions majeures autrefois exercées par les banques centrales nationales, qui continuent néanmoins d’exister en parallèle.
Cette institution, de nature fondamentalement fédérale, illustre bien la dérive politique du néolibéralisme à son apogée en Europe. Au cœur des débats lors de la ratification du traité de Maastricht, la BCE est en effet indépendante : dirigée par des « experts », elle échappe totalement au contrôle du pouvoir politique, c’est-à-dire à la Démocratie.
La BCE ou l’histoire d’une dérive continuelleLes dix années qui ont suivi la création de la BCE ont été très calmes : son bilan est resté relativement stable en euros constants (c’est-à-dire corrigés de l’inflation), oscillant autour de 1 000 Md€, avant de croître lentement jusqu’à 1 500 Md€ en 2008.
La crise financière a fait exploser ce bilan, qui a doublé de volume, puis la crise du Covid l’a encore triplé, jusqu’à frôler les 9 000 Md€ (et même les 10 000 Md€ en euros constants). Depuis le pic de la mi-2022, la BCE a entrepris de réduire la taille de son bilan afin de revenir vers son niveau d’avant la crise du Covid. Début 2026, celui-ci s’établit autour de 6 000 Md€, un niveau qui reste colossal. Taille du bilan réel de la Banque Centrale Européenne, constants, 1998-2025
Plus en détail, l’année 2008 a marqué les premiers soubresauts du gonflement du bilan de la BCE (il se maintenait alors autour de 10 % du PIB) lors du déclenchement de la crise des subprimes. C’est à ce moment que l’institution a commencé à intervenir pour soutenir le système bancaire.
Elle a alors mis en œuvre des mesures dites « non conventionnelles », c’est-à-dire des mesures « inhabituelles » – et même totalement contraires aux principes classiques d’une bonne gestion financière. Des mesures dont elle n’a jamais pu totalement se passer ensuite.
Le bilan de la BCE a ainsi frôlé les 70 % du PIB, avant de redescendre à environ 40 %, soit tout de même quatre fois son niveau du début des années 2000. Taille du bilan de la Banque Centrale Européenne, pourcentage, 1999-2025
Sauver les banques après la criseEn 2008, l’objectif premier de la BCE était d’empêcher l’effondrement d’un système bancaire gangrené par une spéculation effrénée, qui menaçait de cesser de financer l’économie. Elle a ainsi fourni une injection supplémentaire de 350 Md€ aux banques commerciales de la zone euro fin 2007, en échange de titres pris en pension (c’est-à-dire conservés en garantie), lesquels se sont retrouvés par définition à l’actif de son bilan (c’est-à-dire ce qu’elle possède ou ce qui lui est dû, ses créances – montant toujours égal à ses dettes). Composition de l'actif de la Banque Centrale Européenne, 1998-2025
Concrètement, la BCE a dû se substituer au marché interbancaire. En effet, comme les banques européennes connaissaient leurs propres fragilités, elles ne se faisaient plus vraiment confiance. Dès 2007, elles ont donc pratiquement cessé de se prêter de l’argent entre elles, et la BCE a dû prendre le relais – ce qui a fortement contribué à l’augmentation de son bilan.
La situation est cependant revenue à la normale depuis 2024.On le voit d’ailleurs très bien au niveau du passif de la BCE (c’est-à-dire ce qu’elle doit, ses dettes, toujours égales à son actif). Les prêts consentis aux banques lors de l’intervention « historique » de 2008 font aujourd’hui pâle figure comparés à ceux qui ont suivi, d’abord en 2011-2012 puis en 2020. L’exceptionnel est ainsi devenu la règle. Composition du passif de la Banque Centrale Européenne, 1999-2025
On constate également que l’augmentation de l’actif s’est accompagnée d’une très forte hausse de la dette de la BCE envers les banques, principalement sous la forme des dépôts de ces banques auprès de la BCE – dépôts qui, là encore, atteignent des niveaux historiquement élevés. Pourquoi ? Parce que l’argent créé par la BCE s’est retrouvé dans les caisses des banques, c’est-à-dire sur le « compte en banque » que ces dernières détiennent à la BCE. Facilité de dépôt dans le bilan de l'EuroSystème, 2008-2025
Le soutien aux banques, via des prêts de liquidités à bas taux, a été monumental à partir de 2020. Une fois la crise terminée et l’inflation de retour – entraînant une forte remontée des taux d’intérêt –, les banques ont brutalement cessé d’emprunter de l’argent à la BCE. Taux de rémunération des Dépôts à la BCE et des Prêts de la BCE, 1999-2025
Cependant, les banques ont bien entendu continué de placer leurs liquidités excédentaires à la BCE sous forme de dépôts, dont une part importante correspond à la monnaie créée par la BCE. Prêts et dépôts des banques dans le bilan de l'EuroSystème, 2008-2025
Au final, l’envolée du bilan de la BCE apparaît bel et bien comme un phénomène historique. Composition de l'actif et du passif de la Banque Centrale Européenne, 2007-2025
Sauver les États et subir le krach inflationnisteLes crises de 2008 et de 2020 ont eu une ampleur que l’on mesure mal, car leurs conséquences ont été « anesthésiées » à coups de milliers de milliards de prêts, de création monétaire et de dettes publiques. Si les banques ont vacillé les premières, les États ont rapidement suivi dans la tourmente, et la banque centrale a dû accroître encore ses interventions.
Les procédures d’exception se sont alors multipliées au sein de la BCE. Dans le jargon technocratique bruxellois, elles furent qualifiées de « non conventionnelles » – entendez par là « jamais pratiquées et en temps normal très déconseillées ». Votre épargne est alors devenue le cobaye des « experts » non élus et incontrôlables de Francfort. Les deux premières mesures palliatives ont été :
- en 2010 : lancement du programme SMP (Securities Market Program), destiné à racheter la dette des États de la zone euro subissant la défiance des investisseurs. La BCE ne l’avait encore jamais fait, et certains jugeaient cette action contraire à l’esprit des traités européens. En deux ans, la BCE a ainsi accumulé 220 Md€ d’obligations souveraines d’États de l’Union européenne ;
en 2011 : la BCE a permis aux banques de lui emprunter des montants illimités pour une durée de trois ans (contre trois mois en temps normal). Au total, 1 000 Md€ ont ainsi été empruntés.
On constate ainsi qu’entre 2007 et 2012, le bilan de la BCE a plus que doublé, passant d’environ 1 500 Md€ à plus de 3 000 Md€. Et ce n’était qu’un début.
Aucun problème de fond n’ayant été résolu, la BCE lance en 2015 sa troisième phase d’intervention avec l’Asset Purchase Programme (APP), un programme « d’assouplissement quantitatif » – ou quantitative easing (QE) –, appellation orwellienne désignant en réalité une simple planche à billets au service des États.
Entre 2015 et 2018, ce sont ainsi 2 500 Md€ d’actifs financiers – essentiellement des titres de dette d’État – qui ont été rachetés par la BCE. Titres en euros et créances de la BCE envers les banques, 2008-2025
La crise du Covid-19 a ensuite poussé la BCE à intervenir encore davantage. En mars 2020, elle annonce le Pandemic Emergency Purchase Programme (PEPP), un nouveau plan d’achats d’actifs publics et privés de près de 2 000 Md€ – nouvelle étape de la planche à billets dont les banques ont été bénéficiaires.
Au final, le bilan de la BCE a frôlé les 9 000 Md€ à la mi-2022, rivalisant avec celui de la banque centrale américaine. La démesure du secteur financier occidental lui a fait perdre tout sens de la mesure dans la gestion de sa monnaie, et ce dans des proportions historiques. Taille du bilan de la BCE et de la FED, 1945-2025
La création monétaire effrénée de la BCE – via sa planche à billets – a été brutalement stoppée à la mi-2022, en raison du retour d’une forte inflation. Achats mensuels de titres par la BCE, 2009-2025
Cela constitue un changement énorme, aux conséquences potentiellement majeures, qui va fragiliser le secteur financier.
Le soutien aux banques a diminué depuis trois ans, entraînant une forte contraction du bilan de la Banque centrale européenne. Cependant, les conséquences des phases précédentes mettront encore des années à se faire sentir.
Un nouveau rôle pour la BCE : soutien aux banques et aux ÉtatsSi l’on examine la nature des prêts consentis par la BCE lors des crises successives du XXIe siècle, on constate une rupture à partir de 2011, lorsque la BCE a accordé pour la première fois des prêts à 3 ans. Avant 2008, ces prêts ne dépassaient jamais 3 mois.
La situation étant revenue à la normale, ces prêts à 3 ans sont arrivés à échéance fin 2024 et n’ont pas été renouvelés. La BCE ne soutient donc actuellement presque plus les banques de la zone euro. Structure des prêts de la BCE aux banques, 2001-2026
La Banque centrale européenne s’est ainsi longtemps écartée de son rôle traditionnel : assurer la liquidité à court terme. Depuis 2011, elle joue en effet le rôle de financeur de très long terme et de prêteur en dernier ressort pour les marchés et les États – voire celui de « bad bank », une structure de défaisance où sont cantonnés les actifs risqués. Bref, le néolibéralisme a inventé la banque centrale elle aussi « non conventionnelle ».
Jamais, jusqu’à présent, de tels actifs de long terme n’avaient occupé une place aussi grande dans le bilan d’une banque centrale, comme en témoigne l’évolution de la maturité moyenne du portefeuille de la BCE. En effet, la durée moyenne des prêts d’argent consentis par la BCE aux banques – qui ne dépassait guère 2 mois avant 2007 – a fluctué entre 2,5 et 4 ans de 2012 à 2024. Cela en dit long sur la gravité de la situation réelle du système bancaire et financier. Durée moyenne des prêts de la BCE aux banques, 1999-2026
Un tel changement dans les fonctions de la banque centrale pose donc de sérieux problèmes pour la crédibilité future de la Banque centrale européenne – une situation fort ennuyeuse, car l’institution disposera de moins de marges de manœuvre à l’avenir en cas de nouvelle crise.
Soulignons que cette « crise d’obésité », unique dans toute l’histoire moderne des banques centrales, n’a pas touché uniquement la Banque centrale européenne, mais aussi les banques centrales anglo-saxonnes. Cela illustre la gravité d’une gestion néolibérale inconséquente, qui crée des trous de plus en plus grands pour boucher ceux issus de ses mauvaises politiques passées… Taille du bilan de différentes banques centrales, occident, 1900-2025
Les banquiers centraux de l’époque des Trente Glorieuses sont horrifiés par de telles pratiques, comme nous l’a confié Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France et du FMI :
https://youtu.be/KX5ZYMPd56ECertains économistes soutiennent que tout ceci n’est pas si grave, car les bilans de la BCE et de la Fed restent encore loin de celui de la Banque du Japon, qui n’a toujours pas fait disjoncter le système. Taille du bilan de différentes banques centrales, monde, 1900-2025
Néanmoins, le cas très particulier d’un pays de taille limitée, très refermé sur lui-même, n’est sans doute pas le meilleur indicateur des limites que pourraient atteindre les systèmes bancaires et financiers occidentaux. L’avenir nous le dira – et, hélas, probablement plus vite que beaucoup ne le pensent.
Le taux directeur, soutien de l’activité économiqueRappelons que l’un des principaux instruments des banques centrales est la fixation de leur taux directeur. Ce taux détermine directement le niveau des taux d’intérêt à court terme et influence les taux à long terme fixés par les marchés financiers (voir notre analyse sur les taux d’intérêt).
Nous venons de vivre un moment véritablement historique avec la remontée forte et rapide des taux d’intérêt suite à la crise inflationniste. En effet, depuis sa création en 1998, toute l’histoire de la BCE s’était caractérisée par une tendance à la baisse continue des taux – à l’exception de brefs épisodes de hausse principalement liés aux crises de 2000 et 2008. Cette baisse s’est poursuivie jusqu’à atteindre le niveau à peine croyable de 0 % en 2014 – une expérience inédite dans l’Histoire, tant elle est pathétique (l’argent ne vaut alors plus rien) et qui démontre que le néolibéralisme arrive en bout de course. Depuis, les taux sont revenus à leur niveau de 2005. Taux directeurs de la banque centrale européenne, 1999-2025
Jusqu’en 2010, ces mouvements importants ont été corrélés à l’inflation, qui suivait la même trajectoire. Et c’est bien normal, car en réalité, le taux directeur suit généralement l’inflation.
Quand l’inflation augmente, la BCE relève ses taux pour renchérir le crédit : cela réduit le recours à l’emprunt, freine l’activité économique et atténue les pressions inflationnistes (on vient de l’observer de façon flagrante sur le marché immobilier, ce qui restera un cas d’école). À l’inverse, la BCE abaisse ses taux directeurs une fois qu’elle est certaine que l’inflation a bien reflué. Taux directeurs de la banque centrale et inflation de la Zone euro, 1999-2025
Cependant, indépendamment de l’inflation, les banques centrales ajustent également leur taux directeur en cas de crise économique, en le diminuant pour soutenir l’activité. Les banques centrales peuvent donc agir de deux manières :
- en augmentant les taux en cas de forte inflation (comme en 1980 ou 2022) ou – cas plus rare (du moins en Europe) – quand la croissance est trop forte afin d’éviter une hausse de l’inflation (comme à la fin des années 1990 aux États-Unis) ;
en les diminuant fortement en cas de crise économique (avec une récession comme en 2001, 2008 ou 2020) ou en situation d’inflation négative (on parle alors de déflation) ou nulle (comme au milieu des années 2010 en Europe).
La BCE, une banque centrale bien moins sérieuse que la FedOn comprend donc pourquoi la BCE a fortement relevé ses taux directeurs en 2022, lorsque l’inflation a ressurgi. Mais comme cette inflation était en grande partie importée (explosion des coûts de l’énergie et problèmes d’approvisionnement après le Covid), la BCE n’a pas eu besoin de porter ses taux au niveau des sommets du début des années 1980. Les épisodes inflationnistes ayant été synchrones en Europe et aux États-Unis, les variations des taux directeurs sont restés similaires de part et d’autre de l’Atlantique depuis 25 ans. Taux directeurs de la BCE et de la FED, 1999-2025
Dans les faits, **la banque centrale américaine fait preuve d’une gestion bien plus rigoureuse que la BCE **: elle relève ses taux plus vigoureusement en cas de problème et les abaisse plus rapidement une fois le problème résolu.
Il n’y a bien que la BCE qui ait fixé des taux nuls – et cela pendant 7 ans ! C’est de là qu’est née la crise de l’immobilier et que tant de ménages se retrouvent dans l’impossibilité d’acheter un logement décent. La Fed, de son côté, avait relevé ses taux dès 2016 pour les ramener à des niveaux « normaux ».
La presse économique : « Mais quand va-t-on enfin baisser la rentabilité des investissements ? »Si nous avons vu comment une banque centrale doit agir rapidement en cas de crise, une question majeure demeure : « Quel est le niveau normal du taux directeur lorsqu’il n’y a plus de problème ? ». C’est d’ailleurs la question qui a taraudé les marchés financiers dès qu’ils ont compris que ces derniers avaient atteint un pic : mais quand les taux vont-ils baisser ?
Ces attentes des marchés financiers – et, plus largement, de la presse économique – sont très surprenantes. En effet, les taux directeurs aux États-Unis et en Europe ne sont que de 3,8 % et 2,2 %, ce qui est certes élevé par rapport à la dernière décennie, mais reste bien loin du taux de 19 % atteint en 1981 qui a euthanasié l’économie. C’était même le niveau « normal » des taux dans les années 2000.
Par ailleurs,
le taux d’intérêt demeure l’un des fondements du capitalisme, puisqu’il détermine la rentabilité des investissements – c’est-à-dire l’une des voies royales d’enrichissement supplémentaire des plus riches (pensez par exemple aux assurances-vie à 6 % par an dans les années 1990).
Peu de gens semblent s’étonner de l’empressement des marchés financiers (et de leurs relais médiatiques) à réclamer une franche baisse des taux. Cela illustre pourtant
à quel point notre système économique a rompu avec les pratiques habituelles du « capitalisme productif » pour sombrer dans une forme de « financiarisme spéculatif » : un système dans lequel les marchés financiers s’engraissent à coups de taux anormalement bas – système qui crée des bulles spéculatives sur de nombreux actifs (actions, immobilier, etc.), mais ronge en retour l’épargne populaire (le livret A, par exemple).
Ces mêmes marchés financiers bénéficient aussi de larges subventions financées par la hausse de la dette publique. Sans parler des multiples manipulations de marché effectuées par des mégabanques sous-capitalisées grâce à la « capture du régulateur » – ce phénomène où les hauts fonctionnaires chargés de réguler – souvent très mal – les banques savent qu’un poste de direction les attend dans le privé, avec un salaire souvent augmenté d’un zéro.
Sauver le système financier et l’ÉtatExaminons pour finir l’impact des décisions de la BCE sur le taux d’intérêt à long terme auquel l’État français se finance. Ce taux à long terme a suivi une tendance quasi linéaire de 1995 à 2020, sans toutefois atteindre – ou de très peu – les stupéfiants niveaux négatifs observés dans certains pays d’Europe. Il est ensuite remonté de 3,5 points en deux ans pour approcher les 4 %. Taux d'intérêt des emprunts d'État à 10 ans en France, 1995-2025
Cette évolution n’a pourtant rien eu de « naturel » : elle est en grande partie la conséquence du niveau du taux directeur de la BCE, lui-même dicté par le niveau d’inflation et par les crises économiques. Taux directeurs de la BCE, OAT de la France et inflation de la Zone euro, 1999-2025
Si l’on soustrait l’inflation à un taux d’intérêt, on obtient un taux net d’inflation, appelé aussi « taux d’intérêt réel ». Or, on constate que le taux directeur de la BCE a en réalité été négatif pendant près de 15 ans ! Cela signifie qu’il est resté la plupart du temps inférieur à l’inflation.
Autrement dit,** ce choix politique n'est rien d'autre qu'une aide permanente – et illégitime – des pouvoirs publics en faveur des marchés financiers, au grand bénéfice des plus riches** qui y placent leur épargne excédentaire. Ce taux réel vient tout juste de redevenir normal (c’est-à-dire positif) – raison pour laquelle les financiers font activement pression pour revenir au plus vite à un taux réel négatif. Taux directeurs nominaux et réels de la Zone euro et des États-Unis, 1999-2025
Quant aux taux réels des emprunts d’État – supposés les plus sûrs –, ils se maintiennent à des niveaux très bas depuis la crise de 2008 et ont même été négatifs pendant 7 ans, un niveau ridiculement faible au regard de la durée de ces placements (10, 20 ou 30 ans) et de l’incertitude quant à l’inflation sur de telles périodes. Ils sont ensuite remontés aux alentours de 2,5 %, soit leur niveau du début des années 2000.
Dans un système bien géré, un taux réel de 0,5 % à 1 % (c’est-à-dire des taux d’intérêt nominaux supérieurs de 0,5 à 1 point à l’inflation) semble un objectif raisonnable, car il permet de récompenser l’investissement sans accroître excessivement les inégalités. Les taux réels actuels sont plus élevés, mais ils traduisent surtout une défiance des marchés envers l’État – défiance parfaitement normale au vu du laxisme budgétaire que nous avons analysé dans notre article sur le budget de la France. Taux d'intérêt réel à 10 ans des obligations du Trésor en France, 1995-2025
La pression des marchés financiers va fatalement pousser les gouvernements à durcir leurs politiques d’austérité, ce qui causera de lourds dommages économiques et sociaux.Il est par ailleurs assez probable que nous entrions dans une ère de répression financière pour de nombreux patrimoines, l’État devant trouver d’importantes masses d’argent. Cependant, dans le contexte d’un néolibéralisme qui prend en otage les États pour les mettre au service des plus fortunés – à commencer par les oligarques –, ne craignez rien pour les Bernard Arnault et les autres milliardaires : ils ne seront pas, eux, touchés par cette répression financière – comme d’habitude… Augmentation du patrimoine des milliardaires entre 2009 et 2020
Ce qu’il faut retenirLa BCE, créée en 1998, est indépendante du pouvoir politique – un choix entériné par Maastricht qui la soustrait à tout contrôle démocratique. Cette institution fédérale incarne la dérive néolibérale européenne, avec une politique monétaire confiée à des « experts » non élus.
Depuis 2008, la BCE a multiplié les interventions exceptionnelles pour sauver banques et États. Son bilan a été multiplié par neuf en quinze ans, approchant 9 000 Md€ en 2022 après les crises financières de 2008 puis du Covid. Prêts géants aux banques et rachats de dettes publiques ont durablement transformé la banque centrale en soutien permanent des marchés.
Le taux directeur de la BCE a suivi la chute de l’inflation jusqu’à tomber à 0 % en 2014. Cette décennie d’« argent gratuit » a nourri des bulles spéculatives (immobilier, actions…) et rogné l’épargne populaire. Depuis 2022, face au retour de l’inflation, la BCE a remonté ses taux comme la Fed – mais cette dernière a agi plus prudemment, évitant des années de taux nuls.
Grâce à la décennie de taux réels négatifs, les marchés financiers ont longtemps profité d’une rente artificielle, financée par plus de dette publique. Aujourd’hui, les taux réels redeviennent positifs (retour à la normale), mais les États surendettés subissent désormais la pression des marchés. Les gouvernements risquent de durcir l’austérité et de recourir à la « répression financière » pour réduire la dette – tout en épargnant soigneusement les très grandes fortunes.Cette analyse graphique originale d'Olivier Berruyer pour Élucid est une mise à jour de notre suivi régulier et actualisé des grands indicateurs économiques.voir les très nombreux graphiques à https://elucid.media/analyse-graphique/bilan-banque-centrale-europeenne-bce/banques-sauvees-marches-dopes-milliardaires-epargnes-le-vrai-bilan-de-la-bce?mc_ts=crises