Des îles Vierges au Groenland - un impérialisme américain bien rodé
En 1917, Washington achetait au Danemark les îles Vierges pour barrer la route à l’Allemagne. Aujourd’hui, le Groenland est dans le viseur pour contenir Russie et Chine. Derrière la sécurité invoquée, une constante : l’expansion stratégique américaine.Par Georges Renard-Kuzmanovic
- « Mon style est assez simple, et direct. Je vise très haut, puis je ne cesse de pousser, pousser, pousser pour obtenir ce que je veux. » - Donald Trump, The Art of the Deal.
Les Antilles danoises, un espace périphérique devenu variable d’ajustement stratégiqueL’histoire des îles Vierges des États-Unis n’est pas une simple anecdote coloniale du début du XXᵉ siècle et un ancien havre pour pirates. Elle constitue un précédent stratégique majeur, révélateur de la manière dont les États-Unis convertissent des crises internationales en opportunités de conquêtes territoriales durables. À l’heure où Washington affiche ouvertement son intérêt pour le Groenland, ce précédent mérite d’être relu non comme une curiosité historique, mais comme un mode opératoire.
Derrière la rhétorique sécuritaire, se dessine une constante de la politique étrangère américaine : empêcher toute puissance rivale de s’implanter dans ce que les États-Unis considèrent comme leur arrière-cour stratégique, quitte à transformer des territoires alliés ou neutres en possessions américaines de fait.
À la fin du XIXᵉ siècle, les Antilles danoises constituent pour Copenhague un fardeau plus qu’un atout. L’économie de plantation s’est effondrée après l’abolition de l’esclavage, les infrastructures sont obsolètes, la population pauvre et marginalisée, le tourisme, encore moins exotique, n'existe pas encore. Pour le Danemark, ces îles ne sont déjà plus une nécessité, mais un reliquat impérial sans valeur stratégique propre.
Pour les États-Unis, en revanche, elles représentent exactement l’inverse. C'est un verrou géographique sur les Caraïbes, une position avancée à proximité immédiate du futur canal de Panama, et un point d’appui potentiel pour contrôler les flux maritimes entre l’Atlantique et le golfe du Mexique.
Dès cette époque, la dissymétrie est totale. Un petit État européen affaibli, drapé dans les oripeaux de son passé colonial, face à une puissance continentale en pleine expansion. Position et carte des Îles Vierges des Etats-Unis © Nations Unies
Washington ne « désire » pas les îles : il refuse qu’un autre les contrôleIl est essentiel de comprendre que l’intérêt américain pour les îles Vierges n’est pas motivé par leur valeur économique intrinsèque, mais par une logique strictement négative, à savoir, empêcher un adversaire de s’y installer. En 1867 puis en 1902, Washington tente déjà d’acheter les îles, non par nécessité, mais par anticipation stratégique. C'est la même situation pour l'annexion du Groenland - il ne s'agit pas d'une lubie propre à Donald Trump, c'est au contraire un projet remontant au moins à 1948.
C’est la Première Guerre mondiale qui transforme cette anticipation en impératif et en occasion. Lorsque l’Allemagne développe massivement la guerre sous-marine, les îles danoises deviennent soudain un risque géopolitique, celui qu’un territoire théoriquement neutre serve de base avancée à une puissance hostile, à quelques jours de navigation des côtes américaines.
À partir de ce moment, la logique américaine est limpide. Soit ces îles deviennent américaines, soit elles sont une menace.
Le Traité des Antilles danoises de 1916 et l'arnaque du GroenlandDéjà à cette époque, la sécurité des Etats-Unis était invoquée comme prétexte, et a eu l’expansion comme résultat. De véritables Pirates des Caraïbes. L’achat des îles Vierges en 1917 est souvent présenté comme une transaction consensuelle. En réalité, il s’agit d’un marché asymétrique sous contrainte stratégique. Le Danemark, isolé, conscient de son incapacité à défendre militairement l’archipel, choisit de vendre plutôt que de risquer une perte non maîtrisée - c'est le Traité des Antilles danoises. C'est très exactement ce qui risque de se produire avec le Groenland.
Le prix est fixé à 25 millions de dollars en or (614 millions de dollars d'aujourd'hui), c'est très peu. Le point central réside ailleurs et doit être ressenti par les Danois d'aujourd'hui comme un mauvais « clin d'œil de l'histoire ». En échange de cet achat, les États-Unis reconnaissent la souveraineté pleine et entière du Danemark sur le Groenland, territoire sur lequel ils lorgnaient déjà. Autrement dit, Washington monnaye une reconnaissance stratégique contre un territoire clé dans les Caraïbes.
Le Groenland était secondaire en 1916-1917. Loin, froid, inexploitable - un royaume glacé des phoques et des ours polaires. La révolution russe n'avait pas encore eu lieu, et fort logiquement l'URSS n'était pas une menace. En 1916, les Etats-Unis conquièrent un petit territoire, les Îles Vierges, mais utile stratégiquement à cette époque contre un gros caillou glacé inutile, le Groenland. La donne ayant aujourd'hui, en 2026, changé, les Etats-Unis s'asseyent sur le Traité des Antilles danoises que n'a pourtant pas manqué de rappeler la très angoissée et frustrée délégation danoise, menée par son ministre des Affaires étrangères, Lars Løkke Rasmussen.
Ce troc géopolitique révèle déjà une hiérarchie claire dans la puissance que les Européens n'ont fait qu'amplifier en se vassalisant dans le cadre de l'OTAN. Les États-Unis se réservent le droit d’arbitrer quels territoires européens sont stratégiquement acceptables sous leur contrôle… et lesquels ne le sont pas. A la grande surprise des Européens qui les subissent rarement, les Etats-Unis n'hésitent pas à retirer leur signature d'un traité international pourtant dûment négocié et ratifié. La Russie l'a expérimenté souvent (traités ballistiques, nucléaires, Minsk 2, etc.) ou encore l'Iran avec le Traité de Vienne sur le nucléaire iranien (dont était sorti Donald Trump unilatéralement en 2017). Les Européens ont du mal a accepter qu'ils ne sont des Amérindiens comme les autres et qu'ils peuvent être traité de la même manière selon les fluctuations stratégiques.
Une intégration territoriale sans souveraineté politique réelleL’après 1917 confirme que l’objectif américain n’a jamais été l’intégration démocratique pleine et entière de ce nouveau territoire. Les îles Vierges deviennent un territoire non incorporé, au statut juridiquement flou mais politiquement très utile. Les habitants obtiennent la citoyenneté américaine, mais restent privés de représentation effective au Congrès. Le territoire est administré selon les besoins fédéraux, sans accès à la pleine souveraineté des États fédérés.
Ce modèle présente trois avantages stratégiques majeurs pour Washington :
- Contrôle militaire et sécuritaire total ;
Flexibilité juridique et fiscale, permettant d’en faire un hub économique ou financier, en d'autres termes un paradis fiscal ;
Absence de contraintes politiques internes, les populations locales ne pesant pas réellement sur les décisions fédérales.
Les îles Vierges deviennent ainsi un prototype de domination territoriale moderne, ni colonie classique, ni État fédéré. Drapeau des Îles Vierges Américaines
Groenland - le retour exact du scénario de 1917Un siècle plus tard, le Groenland rejoue presque point par point le scénario des Antilles danoises. Même souveraineté danoise formelle. Même faible densité démographique. Même déséquilibre stratégique entre Copenhague et Washington. Et surtout, la même peur américaine, réelle ou feinte, de voir un adversaire utiliser un territoire périphérique comme point d’appui stratégique contre les Etats-Unis.
La Russie contrôle déjà une large partie de l’espace arctique. La Chine, sans façade polaire, multiplie les investissements, les projets scientifiques et les initiatives diplomatiques sous l’étiquette de « puissance proche de l’Arctique ». Pour Washington, le Groenland ne peut rester une zone grise. Comme en 1917, la logique n’est pas d’exploiter le territoire, mais de le verrouiller. L'exploitation, si elle est possible viendra après. Les Îles Vierges ont ensuite été utilisées économiquement. De 1966 à 2012 ont y trouvait l'une des plus grandes raffineries au monde, la Limetree Bay Refinery ou Hovensa ; depuis les Îles Vierges sont un hub touristique particulièrement rentable.
Dans cette perspective, le discours sur l’autodétermination ou le développement local apparaît secondaire. La question centrale est militaire, énergétique et géostratégique.
Le statut des îles Vierges comme matrice du futur groenlandaisSi le Groenland devait basculer dans l’orbite américaine, rien n’indique qu’il deviendrait un État à part entière. Le précédent des îles Vierges suggère au contraire un statut intermédiaire, combinant autonomie locale limitée, dépendance économique et subordination stratégique complète.
Un tel statut permettrait aux États-Unis de contrôler les ressources minières critiques, les routes maritimes arctiques, tout en développant les infrastructures militaires existante, le tout sans assumer les coûts politiques d’une intégration fédérale pleine et entière.
Le retour brutal de la doctrine Monroe élargieLa question la plus dérangeante n’est donc pas celle du Groenland, mais celle de l’après, en particulier du point de vue de la France. Car si l’on suit la logique américaine, rien ne justifie de s’arrêter là. La doctrine Monroe, réactivée dans un contexte de rivalité systémique avec la Chine et la Russie, tend désormais à s’étendre sur tout le continent américain, Caraïbes comprises.
Dans ce cadre, les territoires français d’outre-mer apparaissent, aux yeux des américains, comme des anomalies géopolitiques. La Guyane concentre des ressources naturelles nombreuses (or, bauxite, tantalite et des gisements supposés de pétrole et de gaz, y compris offshore et non exploités), un centre spatial stratégique et une longue frontière continentale avec le Brésil. Or, le Brésil, puissance continentale américaine, demain potentiellement une puissance mondiale, membre majeur des BRICS, est un rival sécuritaire pour les Etats-Unis - dès lors, rapidement, la Guyane deviendra un territoire sur lequel lorgneront les Etats-Unis, surtout avec des Président comme Emmanuel Macron, incapables de défendre la souveraineté de la France. Saint-Pierre-et-Miquelon occupe une position clé dans l’Atlantique Nord. La Martinique et la Guadeloupe s’inscrivent dans un espace caribéen déjà largement structuré par la présence militaire et économique américaine.
Il ne s’agit pas de prédire une annexion directe, mais de poser une question stratégique : jusqu’où Washington acceptera-t-il que des territoires européens subsistent dans des zones qu’il considère comme vitales pour sa sécurité ? Ls dirigeants français ferraient mieux d'y réfléchir dès aujourd'hui.
Une leçon historique que la France refuse de regarder en faceL’histoire des îles Vierges démontre une chose essentielle. Les États-Unis n’abandonnent jamais un territoire stratégique une fois acquis, et ils n’hésitent pas à profiter des faiblesses de leurs alliés lorsque les rapports de force l’exigent. Ce n’est ni une dérive récente ni une anomalie trumpienne, mais une constante structurelle de la puissance américaine.
Relire 1917 à la lumière de 2026, c’est comprendre que le Groenland n’est pas une exception, mais un moment dans une trajectoire plus longue. Et que les Européens, s'ils continuent de raisonner en termes moraux, juridiques ou d'alliance face à une logique de puissance, risquent de découvrir trop tard que l’histoire risque de se répéter.
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