Arsenal-2 : le nouveau pari d'Anduril
Veille Stratégique
Le 6 octobre dernier, sur les quais de Sparrows Point, au sud-est de Baltimore, Donald Trump a annoncé la construction d'Arsenal-2, un chantier naval de 6,6 milliards de dollars confié à la société de défense Anduril Industries et destiné à fabriquer des éléments des sous-marins nucléaires d'attaque de la classe Virginia. L'enjeu dépasse de loin le Maryland. Depuis 2022, les deux seuls constructeurs de sous-marins américains, General Dynamics Electric Boat et Newport News Shipbuilding, livrent à peine plus d'un Virginia par an alors que la Navy en commande deux, que le premier sous-marin lanceur d'engins de la classe Columbia accuse au moins dix-huit mois de retard et que Washington s'est engagé à céder trois Virginia à l'Australie dans le cadre de l'AUKUS au cours des années 2030. Arsenal-2 ne construira pas de sous-marins complets, mais il doit ajouter une troisième source industrielle à une filière qui n'a jamais tenu ses objectifs.
Un chantier sur un site chargé d'histoireL'annonce a été préparée avec la Maison-Blanche. Le président américain s'est exprimé mardi après-midi sur le site de Tradepoint Atlantic, l'ancien complexe sidérurgique de Bethlehem Steel, devant le littoral combat ship USS Billings, des marins et des aspirants de l'Académie navale d'Annapolis. « Aujourd'hui, nous lançons officiellement la construction du plus grand nouveau chantier naval des États-Unis. Depuis la Seconde Guerre mondiale, il n'y a rien eu de comparable à ce que nous faisons aujourd'hui », a-t-il déclaré, selon le compte rendu publié par le département de la Guerre. Il a ensuite promis aux ouvriers du Maryland qu'ils construiraient « la prochaine génération de sous-marins américains, y compris des sous-marins autonomes, des tubes lance-torpilles et des éléments essentiels » des Virginia. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth a présenté le projet comme une pièce de l'initiative baptisée « arsenal de la liberté ». « Pour rendre sa grandeur à l'Amérique, il faut rendre sa grandeur à la Navy. Il faut rendre sa grandeur à la construction navale, à notre industrie, et redonner force et solidité à notre base industrielle de défense », a-t-il lancé à la tribune.
Le lieu n'a pas été choisi au hasard. Bethlehem Steel a longtemps exploité à Sparrows Point une aciérie géante et un chantier naval, et sa filiale voisine de Fairfield a lancé des Liberty ships à la chaîne pendant la Seconde Guerre mondiale. Le cofondateur et directeur général d'Anduril Brian Schimpf a joué sur cette mémoire lors de la cérémonie. « Pendant la Seconde Guerre mondiale, les coques des Liberty ships sortaient les unes après les autres du chantier de ce site. Cet héritage n'a pas à rester dans le passé », a-t-il affirmé, selon Maryland Matters.
Ce que prévoit Arsenal-2Selon le communiqué d'Anduril, repris par Naval News et SOFX, le chantier occupera 187 acres, soit environ 76 hectares, avec plus de 2 millions de pieds carrés de bâtiments, près de 186 000 mètres carrés, des halls d'assemblage de grande hauteur, une cale sèche fonctionnelle de 1 200 pieds, environ 366 mètres, ainsi qu'une desserte routière et ferroviaire. L'entreprise y engagera 3,7 milliards de dollars de fonds propres sur un terrain loué à long terme, a précisé son président Christian Brose devant la presse, selon Engineering News-Record. La Navy lui a de son côté attribué un contrat d'une valeur maximale de 2,9 milliards de dollars, payé en fonction des « résultats de production démontrés ». Anduril affirme que cette structure fait porter sur elle, et non sur le contribuable, la majeure partie du risque d'exécution. Le chiffre de 6,6 milliards additionne ces deux montants. Les autorisations et la préparation du terrain doivent commencer immédiatement, la construction suivra l'obtention des permis et l'entreprise vise une mise en service initiale en 2030.
Arsenal-2 commencera par des tubes lance-torpilles et des réservoirs, puis passera à des modules plus complexes que l'usine expédiera vers Groton, dans le Connecticut, et Newport News, en Virginie, où se font l'assemblage final et l'intégration des réacteurs. Lors d'un appel avec la presse, un responsable industriel a reconnu à USNI News que l'objectif de produire un jour des sections entières de coque, proues ou poupes, restait « très ambitieux » et lointain. « Anduril ne va pas produire de sous-marins entiers. Ce n'est pas notre rôle », a-t-il ajouté. Un haut responsable de l'administration, qui s'exprimait sous couvert d'anonymat, a expliqué aux journalistes que les tubes lance-torpilles constituaient aujourd'hui un « goulet d'étranglement » pour les Virginia déjà en chantier et que les obtenir plus tôt permettrait d'accélérer leur construction. Le même responsable a chiffré l'apport d'Arsenal-2 à environ 9 millions d'heures de travail par an, soit une hausse de 15 % de la capacité du programme Virginia, un chiffre repris à la tribune par le vice-amiral Rob Gaucher, directeur des programmes sous-marins, qui a rappelé que la filière ne livre aujourd'hui qu'environ la moitié du tonnage requis.
Pour gagner du temps, Anduril monte en parallèle une usine de 160 000 pieds carrés, environ 14 900 mètres carrés, dans le comté d'Orange, en Californie, qui doit lui donner deux ans d'avance sur Baltimore, valider ses méthodes et qualifier sa production selon le programme de sécurité SUBSAFE de la Navy. L'entreprise y fabrique déjà des prototypes de tubes lance-torpilles. Le chantier reposera sur son logiciel industriel ArsenalOS. Christian Brose a résumé la méthode devant la presse, selon DefenseScoop. « Il ne s'agit pas d'une incapacité à cintrer de l'acier en Amérique. Nous savons le faire. Il s'agit de prendre des tâches très complexes exécutées par des ouvriers très qualifiés et de les découper en un plus grand nombre de tâches plus simples, auxquelles une main-d'œuvre plus large peut contribuer bien plus vite », a-t-il déclaré. Anduril annonce 3 100 emplois directs et plus de 11 000 emplois indirects, 2 milliards de dollars de production économique annuelle et 312 millions de dollars de salaires par an.
Une part publique de 40 % et un contrat sous conditionsLe président américain a ajouté à Sparrows Point un élément absent de la conférence de presse du matin. « Preuve ultime de notre engagement pour la réussite durable du chantier, les contribuables américains recevront une participation de 40 % dans le nouveau chantier. Nous avons 40 % », a-t-il affirmé, avant d'évoquer de possibles achats futurs de 21 milliards de dollars, selon l'agence Anadolu. Reuters a relevé que Donald Trump n'avait pas précisé le mécanisme de cette prise de participation. Le lendemain, un responsable américain a expliqué à Fox News que l'État prendrait, au titre du Defense Production Act et du fonds de la base industrielle du Pentagone, une participation « minoritaire et sans contrôle » dans une société nouvelle qui détiendra le chantier. Le même responsable a précisé que le contrat de 2,9 milliards transiterait par Electric Boat, qui fixera les spécifications et supervisera les essais, la qualification et la certification, et qu'il prévoit la fabrication et la qualification de quatre composants d'essai. En cas de succès, Anduril aura « la possibilité, mais pas le droit acquis, de concourir pour de futurs travaux de production ». Le montant de la participation publique n'a pas été communiqué. Le Maryland et le comté de Baltimore se sont en outre engagés à abonder jusqu'à 13 % de l'investissement privé, environ 481 millions de dollars selon Reuters, sous réserve d'un vote de l'Assemblée générale de l'État et du conseil du comté.
Une filière en retard depuis des annéesArsenal-2 arrive au terme d'une longue série de constats d'échec. Dans un rapport de janvier 2026 cité par The War Zone, le Congressional Research Service a rappelé que la Navy achetait deux Virginia par an depuis l'exercice 2011, mais que la cadence réelle n'avait jamais atteint ce niveau et qu'elle plafonnait depuis 2022 à 1,1 ou 1,2 bâtiment par an, ce qui a créé un arriéré de sous-marins commandés et non construits qui ne cesse de grossir. Le 22 avril, Shelby Oakley, directrice au Government Accountability Office, a déclaré devant deux sous-commissions de la Chambre des représentants que les chantiers travaillaient en juin 2025 au rythme d'un Virginia par an, la moitié de l'objectif, que les deux Virginia livrés en 2025 avaient chacun plus de trois ans de retard et que le SSBN-826 District of Columbia, tête de série des Columbia et première priorité d'acquisition de la Navy, avait au moins dix-huit mois de retard sur sa date contractuelle. Le GAO a aussi relevé que le Pentagone avait investi plus de 10 milliards de dollars depuis 2018 dans la base industrielle sous-marine sans savoir combien il faudrait encore dépenser pour atteindre l'objectif d'un Columbia et de deux Virginia par an. En mai, le chef des opérations navales, l'amiral Daryl Caudle, a déclaré à la commission des crédits de la Chambre qu'il comptait sur deux Virginia par an vers 2032.
L'argent, lui, ne manque pas. Le 29 juillet, après près de trois ans de négociations, la Navy a attribué 76,6 milliards de dollars à Electric Boat et à Newport News, dont 42,1 milliards pour neuf Virginia du Block VI et les matériaux d'un dixième, 29,5 milliards pour cinq Columbia et 5 milliards pour la main-d'œuvre, selon USNI News. Le représentant démocrate du Connecticut Joe Courtney, défenseur de longue date des deux programmes, y avait vu « le plus gros contrat de construction navale de l'histoire américaine moderne ». Le goulot d'étranglement reste humain et industriel. Le GAO décrit des chantiers incapables de former, recruter et garder soudeurs, tuyauteurs et machinistes, et cite des salaires trop bas face à d'autres secteurs.
Accueil favorable chez les industriels, querelle politique au MarylandNewport News Shipbuilding a choisi l'apaisement. « Nous accueillons Anduril comme un futur partenaire de sous-ensembles dans le travail essentiel d'accélération des livraisons de sous-marins à la flotte », a déclaré sa présidente Kari Wilkinson dans une déclaration transmise à USNI News et à Breaking Defense. Christian Brose avait déjà voulu rassurer la filière lors de la conférence de presse du matin. « Il ne s'agit pas d'enlever le pain de la bouche de qui que ce soit. Il s'agit de mettre davantage de nourriture sur la table pour répondre aux besoins de notre pays », a-t-il assuré.
L'annonce a en revanche tourné à la querelle politique. Le gouverneur démocrate Wes Moore, dont l'administration affirme avoir négocié pendant deux ans la venue d'Anduril, n'a pas paru à la cérémonie. Interrogé à l'issue d'un débat avec son adversaire républicain Dan Cox, il a affirmé que la Maison-Blanche lui avait interdit de prendre la parole. « Si le président des États-Unis veut faire venir le cirque en ville et me dire que je n'ai pas le droit de parler alors que c'est nous qui avons aidé à conclure l'accord, je laisserai le cirque se dérouler et je retournerai travailler pour les habitants du Maryland », a-t-il déclaré aux journalistes, selon The Hill et Maryland Matters. La Maison-Blanche a répliqué qu'il avait été invité comme simple hôte et l'a accusé de « faire un caprice ». Associated Press a souligné que l'événement se tenait dans un État solidement démocrate, à quatre semaines des élections de mi-mandat. Le communiqué du gouverneur a néanmoins salué « le plus grand investissement privé et le plus grand créateur d'emplois du Maryland depuis plus d'une décennie ».
Les experts se sont montrés plus réservés. Bryan Clark, analyste naval de l'Hudson Institute et ancien sous-marinier, a rappelé à USNI News les limites de l'exercice. « On ne peut pas faire grand-chose quand il s'agit de pièces aussi réglementées que celles des sous-marins. Les chaînes d'approvisionnement sont très tendues, et Anduril ne pourra pas aller chercher une solution commerciale pour ces pièces SUBSAFE ou nucléaires », a-t-il expliqué. The War Zone a rappelé que le responsable industriel d'Anduril avait refusé de donner une date pour l'arrivée des premières pièces à bord d'un sous-marin, faute de certification. Dans Responsible Statecraft, Dan Grazier a jugé réelles les inquiétudes sur un éventuel copinage, alors que le cofondateur d'Anduril Palmer Luckey codirige depuis septembre le Project Meridian lancé par Pete Hegseth. Il a toutefois conclu que le plan pourrait être la meilleure option disponible, puisque la cadence des Virginia est tombée de deux par an en 2015 à 1,3 en 2026 malgré des milliards investis. Il a aussi noté que le GAO estimait à 174 000 le nombre de nouveaux ouvriers nécessaires à la construction navale en dix ans, un réservoir dans lequel Anduril puisera à son tour.
À Moscou, l'agence TASS a rendu compte de l'annonce le 7 octobre sous le titre de la « construction du plus grand chantier naval américain depuis la Seconde Guerre mondiale ». Elle a repris les chiffres d'Anduril et la participation de 40 %, mais elle a présenté le contrat de 2,9 milliards comme un contrat « pour construire des sous-marins », ce que l'entreprise exclut expressément.
Une installation qui sera prête... en 2030Arsenal-2 ne résoudra pas l'arriéré actuel des Virginia, puisque le chantier de Baltimore n'ouvrira au mieux qu'en 2030 et que l'usine californienne doit d'abord prouver qu'elle sait produire un tube lance-torpilles certifié. Il est remarquable de souligner que la Navy et la Maison-Blanche misent sur un acteur sans aucune expérience des coques sous pression, mais qui apporte ses propres capitaux, alors que le GAO reproche depuis des années au Pentagone de financer la filière sans indicateurs de résultat. Le contrat d'Anduril est conditionné à la production, sa qualification passe par Electric Boat et ses 9 millions d'heures annuelles restent une projection. On peut s'interroger sur la capacité d'un nouveau venu à recruter 3 100 ouvriers qualifiés dans le même vivier que Groton et Newport News, et sur le sens d'une participation publique de 40 % dont personne n'a encore donné le prix. Le succès du chantier se jouera d'abord sur la livraison des premiers tubes certifiés depuis la Californie, dont aucune date n'a encore été annoncée.
L'équipe de Veille Stratégique
RéférencesU.S. Unveils Plan to Build $6.6 Billion Shipyard to Expand Submarine Production | SOFX
Trump, Hegseth Announce New Maryland Shipyard | U.S. Department of War
Anduril, U.S. Navy Invest $6.6 Billion to Expand America's Submarine Industrial Base | Anduril
Anduril, U.S. Navy Invest $6.6 Billion to Expand America's Submarine Industrial Base | Naval News
Anduril Dives Into Submarine Construction With New Baltimore Plant | The War Zone
Anduril to Build New Submarine Component Facility | USNI News
White House, Anduril announce plans for new 'software-defined' shipyard to help build attack submarines | DefenseScoop
Anduril launches new shipyard to manufacture components for Virginia-class subs | Breaking Defense
New Maryland Defense Shipyard Gets $6.6 Billion Commitment and Trump Visit | Reuters via gCaptain
Trump highlights a big new defense project in Maryland, a blue state whose governor won't be there | AP News
Trump announces $3.7B Anduril investment in new US shipyard | Anadolu Agency
New details reveal how Trump's 40% stake in $6.6B submarine deal will work | Fox News
Trump, Hegseth Unveil $6.6B Arsenal-2 Submarine Component Yard | GovCon Wire
Anduril Plans $3.7B Maryland Shipyard to Expand Navy Submarine Production | Engineering News-Record
Sparrows Point shipyard could bring thousands of jobs, promises billions in investments | Maryland Matters
Moore says White House prevented him from speaking at Anduril announcement | Maryland Matters
Wes Moore clashes with White House over $3.7 billion Anduril investment event | The Hill
State of Maryland, Baltimore County Announce Anduril Industries to Invest $3.7B, Create Over 3,100 Jobs with New Shipbuilding Facility | Office of Governor Wes Moore
Navy And Coast Guard Shipbuilding: A Disciplined, Strategy-Driven Approach Is Needed to Achieve Ambitious Goals (GAO-26-109068) | U.S. GAO
Navy Awards $76.6B for 9 Virginia, 5 Columbia Subs to General Dynamics, HII | USNI News
Palmer Luckey building submarines is not the craziest idea | Responsible Statecraft
Trump announces construction of largest US shipyard since World War II | TASS
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