**Bombardements américains sur l'Iran – reprise de la guerre***
Sous couvert de « non-reprise de la guerre », Washington relance les bombardements contre l’Iran. Ripostes, escalade, cessez-le-feu rompu : la spirale guerrière est enclenchée. Une fuite en avant stratégique qui menace de faire tomber l’économie mondiale dans les abysses.Par Georges Renard-Kuzmanovic
Le porte-parole des Gardiens de la Révolution déclare que les Etats-Unis ont violé le cessez-le-feu qui tenait depuis 30 jours suite à leurs attaques contre l'Iran, d'abord en s'attaquant à deux pétroliers iraniens et ensuite en bombardant plusieurs villes en Iran. Les Etats-Unis affirment qu'ils n'ont fait que riposter (massivement) à une attaque iranienne qui aurait touché trois destroyers américains (attaque confirmée par le USCENTCOM par biais de missiles, drones et vedettes rapides mais... sans que les destroyers n'aient subi de dégât ni de blessés).
De facto, les États-Unis, avec l’appui des Émirats arabes unis et de partenaires régionaux, viennent de lancer une nouvelle campagne de frappes massive contre l’Iran, visant plusieurs localités : Téhéran, Bandar Abbas, l’île de Qeshm, Minab (où furent tuées les 168 écolières iraniennes) ou encore Sirik. Officiellement, selon des responsables Républicains à Washington, il ne s’agirait pas d’une reprise de la guerre (sic!). Dans les faits, tout indique le contraire. Les frappes ont touché des zones sensibles, parfois civiles selon Téhéran, tandis que l’Iran a immédiatement riposté en ciblant des navires américains à proximité du détroit d’Ormuz et en lançant des missiles et drones vers les Émirats. Des explosions sont signalées à Abou Dhabi et Dubaï. Le cessez-le-feu de trente jours, déjà précaire, a cessé d’exister dans la nuit du 7 au 8 mai 1945 – étonnante manière de célébrer la fin de la deuxième guerre mondiale.
Cette séquence n’a rien d’un accident. Elle s’inscrit dans une dynamique désormais bien rodée dans l'administration Trump : frapper en pleine négociation, tout en maintenant l'illusion d’une désescalade. Cette dissonance n’est pas seulement rhétorique, elle est stratégique, en tout cas elle est perçue ainsi à Washington, car elle permettrait de conserver une marge diplomatique tout en modifiant le rapport de force sur le terrain. Rien n'est moins sûr. Mais à force de jouer sur les mots, la réalité finit par s’imposer ; il y a bien une reprise du conflit, même si personne ne souhaite officiellement l’assumer.
Une guerre qui ne dit pas son nomCe qui frappe dans cette nouvelle phase, c’est, à nouveau, l’écart entre le discours et les faits. Washington affirme répondre à des attaques iraniennes contre ses navires. Téhéran soutient que ces frappes sont une riposte à des bombardements américains sur ses infrastructures et ses zones civiles, et d'abord une attaque directe contre deux de ses pétroliers. Chacun revendique la légitimité de l’action défensive, mais les deux contribuent à une escalade qui devient de plus en plus difficile à contenir, d'autant que lors des fragiles négociations, les positions et demandes iraniennes et américaines sont très largement antinomiques.
Dans ce contexte, la notion même de « reprise de la guerre » devient secondaire. Ce qui importe, c’est la réalité opérationnelle, des frappes directes, des ripostes, des dégâts confirmés, et une extension progressive du théâtre des opérations. En l'état de nos connaissances, dans la nuit du 7 au 8 mai, nous ne savons pas pas l'envergure de l'attaque américaine. Compte tenu de la préparation militaire américaine durant ces trente derniers jours de cessez-le-feu, en particulier avec la concentration de forces spéciales, ce ne serait pas une surprise que d'apprendre qu'une opération au sol a été lancée au sol, par exemple sur l'île de Qeshm qui est un des verrou du détroit d'Ormuz. L’activation de défenses aériennes dans le ciel des Émirats et les frappes iraniennes contre des groupes kurdes à ses frontières témoignent d’une régionalisation du conflit qui dépasse largement le cadre initial.
L’impasse stratégique américaineAu cœur de cette séquence se trouve une contradiction majeure du côté américain. Les États-Unis prétendent contenir l’escalade tout en renforçant leur présence militaire dans la région. Durant les trente jours de cessez-le-feu, loin d’un apaisement, Washington a accru ses capacités navales et aériennes dans le Golfe. Cette montée en puissance n’était pas neutre, elle préparait le terrain à une reprise des hostilités. Les Etats-Unis et Trump ne peuvent pas concéder une défaite, ni affaiblir le pétrodollar, ni perdre le contrôle géostratégique du Golfe persique et, en même temps, les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre un enlisement de type Irak ou Afghanistan et encore moins l'effondrement de l'économie mondiale que cela entraînerait.
Cette ambiguïté traduit très exactement l'impasse stratégique dans laquelle s'enfoncent les États-Unis. L’administration américaine, sous l’impulsion de Donald Trump, oscille entre démonstration de force et absence de cap politique clair – mêmes les buts de guerre semblent chaotiques, hier encore, le 6 mai, Marco Rubio déclarait que l'objectif de la guerre est... de rendre le détroit d'Ormuz libre et ouvert à la circulation maritime sans entraves, c'est-à-dire sa condition avant l'attaque illégale et unilatérale des Etats-Unis et d'Israël contre l'Iran. Ni renversement du régime iranien, ni stabilisation durable de la région, ni contrôle du nucléaire iranien, ni sécurisation complète du détroit d’Ormuz ne semblent réellement atteignables à court terme. La stratégie se réduit alors à une succession d’actions tactiques, destinées à préserver la crédibilité immédiate, mais sans vision stratégique, ni réelle option de sortie de guerre la tête haute.
Cette instabilité est perçue jusque chez certains alliés traditionnels des Etats-Unis. Le cas saoudien est révélateur : irritée par l'attitude des Etats-Unis, le manque de communication, l'entraînement dans une guerre non souhaitée, les risques majeurs pour son économie, l’Arabie saoudite a restreint l’accès à certaines de ses bases. Ce geste, rapidement corrigé, rappelle que les partenaires régionaux ne sont pas alignés de manière automatique et qu’ils entendent peser sur les décisions américaines.
Pression ou fuite en avant ?Mais qu'en est-il réellement ? S’agit-il d’une stratégie de pression maîtrisée et donc de teste ou d’une fuite en avant avec escalade et extension du conflit ? Les frappes en pleine négociation pourraient être interprétées comme un levier pour contraindre Téhéran, mais cela serait alors un vœux pieux considérant que les négociations ont été utilisées à deux reprises par la Maison Blanche pour lancer une guerre contre l'Iran et deux tentatives de changement de régime. Leurs répétitions et leur intensité suggèrent plutôt une dynamique d’escalade difficile à contrôler. Les jours qui suivent nous le diront.
Chaque acteur est enfermé dans une logique de maintient de crédibilité. L’Iran ne peut se permettre de ne pas répondre sans apparaître vulnérable. Les États-Unis ne peuvent laisser des attaques contre leurs forces sans réaction sans affaiblir leur posture. Cette mécanique produit une spirale où la désescalade devient politiquement coûteuse, voire impossible à court terme, et où la moindre erreur peut être l'étincelle qui embrase toute la région.
A l'heure où nous écrivons, Donald Trump déclare que ces attaques américaines seraient « une petite tape sur la main et que le cessez-le-feu est toujours en vigueur ». C'est une gestion chaotique de la guerre.
Dans ce cadre, affirmer qu’il ne s’agit pas d’une guerre permet de retarder certaines conséquences politiques et juridiques, en particulier aux Etats-Unis, où après 60 jours, Donald Trump est censé recevoir l'aval formel du Congrès des Etats-Unis. Mais cette fiction s’effrite à mesure que les événements s’enchaînent. À partir d’un certain seuil, la réalité opérationnelle prend le dessus sur la communication.
Une onde de choc économique mondialeLe baril de dollar Brent, le « pétrole papier » est passé dans la soirée de 97$ à plus de 103$... Les conséquences de cette reprise des frappes dépassent largement le cadre militaire. Le Golfe persique est un point névralgique de l’économie mondiale, en particulier pour les flux énergétiques. Toute perturbation durable dans la zone du détroit d’Ormuz entraîne mécaniquement une hausse des prix du pétrole et du gaz, une augmentation des coûts logistiques et une instabilité accrue des marchés.
Or cette nouvelle escalade intervient dans un contexte déjà dégradé. La guerre en Iran a enclenché une crise systémique combinant tensions énergétiques, perturbations industrielles et hausse des coûts agricoles. Les engrais, les carburants et les produits dérivés du pétrole voient leurs prix augmenter, affectant directement la production et les chaînes d’approvisionnement mondiales.
L’imprévisibilité américaine constitue ici un facteur aggravant. Les marchés doivent intégrer des décisions politiques fluctuantes, des annonces contradictoires et des escalades ponctuelles. Cette volatilité rend toute projection économique incertaine et fragilise davantage un système déjà sous tension.
Une crise appelée à durerCe nouvel affrontement n'est pas un épisode ponctuel, mais le révélateur d'une crise durable ; le détroit d'Ormuz ne sera pas libre à la circulation avant longtemps. Même en cas d’accalmie, les destructions d’infrastructures, les désorganisations logistiques et les recompositions géopolitiques auront des effets prolongés. Le retour à la normale, s’il intervient, prendra des années. Voir ici le dernier article de Jacques Sapir sur les conséquences économiques de la guerre pour la France, en l'état du conflit.
Dans ce contexte, la reprise des bombardements apparaît comme une mauvaise nouvelle majeure. Elle confirme que les principaux acteurs sont incapables de sortir de l’impasse stratégique dans laquelle ils se sont enfermés, et elle rappelle une réalité fondamentale, à savoir qu'une guerre peut être niée politiquement, mais ses effets, eux, sont toujours bien réels pour les peuples. https://www.fpop.media/bombardements-americains-sur-liran-reprise-de-la-guerre/