Fabrice Epelboin on X: "Epstein, la fabrique du monstre " / X
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EpsteinTout le monde connaît la fin de l'histoire. Mais personne ne connaît le début. Avant d'être le nom qui fait trembler l'élite mondiale, Jeffrey Epstein était un "petit professeur de mathématiques" de la Dalton School devenu un grand financier, sans que l’on ne s’attarde trop sur les dessous de cette reconversion.
Mais comment un prof mis à la porte de son école pour avoir menti sur son CV est-il devenu, en une décennie, l’intime des puissants ? Pour comprendre cela il faut se pencher sur son mentor, Adnan Khashoggi.
L'histoire qui suit n’a rien d’une théorie conspirationniste, c’est celle de la fabrique du monstre. Celle de l'initiation d'Epstein au sein du Safari Club, la structure de renseignement la plus opaque du XXe siècle.
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Adnan Khashoggi et l'une de ses "pleasure wife", le mannequin Jill Dodd, en 1980
Au milieu des années 70, Adnan Khashoggi est l'homme le plus riche du monde. Oncle du futur journaliste Jamal Khashoggi, il est le "fixeur" officiel de la famille royale saoudienne et l'intermédiaire incontournable du géant de l'armement Lockheed. Mais derrière le faste des palais se cache une structure plus sombre : le Safari Club.
Fondée en 1976 par Alexandre de Marenches (patron des renseignements français, le SDECE) et Kamal Adham (chef des services saoudiens), cette alliance regroupe également le Maroc d'Hassan II, l'Iran du Shah et l'Égypte de Sadate. Véritable multinationale du renseignement "offshore", le Safari Club est né d'une nécessité : contourner la Commission Church.
En 1975, le Sénat américain venait de brider la CIA après avoir révélé ses programmes d'assassinats et ses expérimentations sordides telles que MKUltra. Henry Kissinger et les monarchies pétrolières imaginent alors une solution : privatiser la guerre froide. Khashoggi en devient le banquier et le concierge. Il met à disposition son yacht, ses palais et ses réseaux pour mener des opérations que les États-Unis ne peuvent plus assumer, même si la CIA, par l’intermédiaire de Georges Bush père qui en est le directeur à l’époque, reste en relation étroite.
C’est dans cette pépinière de l’ombre que le jeune Epstein va faire ses classes.
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Jeffrey Epstein en 1980
À la fin des années 70, Epstein quitte l'enseignement pour la banque Bear Stearns, c’est là qu’il est repéré par les réseaux de Khashoggi. Le Safari Club a besoin de compétences, et Khashoggi cherche un "magicien de la finance" capable de déplacer des fonds occultes de façon discrète. Il prend le jeune Epstein sous son aile. L'initiation d'Epstein repose sur trois piliers fondamentaux enseignés par Khashoggi.
Le premier réside dans ce que l'on pourrait appeler la diplomatie de l'hospitalité. Khashoggi a érigé son yacht, le Nabila (qu’il revendra par la suite à Donald Trump), en véritable zone extraterritoriale, un sanctuaire flottant où chefs d'État, espions et trafiquants se côtoient à l'abri des regards et loin de toute juridiction. Pour Epstein, la leçon est claire : l'isolement géographique, qu'il s'agisse d'un navire ou d'une île privée, est la condition sine qua non du secret partagé.
Le deuxième pilier est l'usage systématique du sexe dans le business. Dans l'univers de Khashoggi, les réceptions somptueuses ne sont jamais de simples mondanités ; elles servent à lier les puissants par leurs désirs ou à les piéger. C'est à cette école qu'Epstein apprend que la libido des grands de ce monde est leur plus grande faille de sécurité, un outil de contrôle d'une efficacité redoutable.
Enfin, Khashoggi initie son protégé à la gestion de l'argent invisible. Puisque le Safari Club opère hors des budgets officiels, il nécessite une ingénierie financière capable de dissimuler l'origine et la destination des fonds. Epstein se familiarise alors avec la création de structures opaques et les paradis fiscaux, jetant ainsi les bases des montages complexes qu'il déploiera plus tard dans les îles Vierges.
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Jeffrey Epstein et sa complice de toujours, Ghislaine Maxwell
Cette alliance marque une véritable transition entre deux époques du renseignement. Alors que les années 80 avancent, Adnan Khashoggi se retrouve de plus en plus exposé, notamment par son implication dans le scandale de l'Irangate. Ses méthodes, basées sur le faste ostentatoire et les commissions sur la vente de matériel militaire, commencent à dater face à un monde qui commence à se numériser et se financiarise de façon accélérée.
Jeffrey Epstein n'est plus ce prof de math égaré dans la banque d’affaire ; il est devenu le bras droit financier du plus grand marchand d'armes de la planète. Sous l'aile de son mentor saoudien, il apprend à naviguer entre les services secrets et les cercles de pouvoir, se préparant à reprendre le flambeau d'un système où l'information est la seule monnaie qui compte.
C'est également durant cette phase de la vie d’Epstein que Khashoggi l'introduit auprès de figures clés comme Robert Maxwell, père de Ghislaine et magnat de la presse lié, lui aussi, à plusieurs services de renseignement.
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Lever le voile sur ces années d'apprentissage, au cours desquelles Epstein a vraisemblablement croisé la route de figures comme Jack Lang - alors brillant ministre de la Culture de Mitterrand -, c'est mettre en lumière le rôle de la France dans la fabrique du monstre, et regarder en face les dérives de la guerre froide à l'heure où elle recommence. Étonnamment, cela ne semble pas intéresser grand monde.
Tout ce que vous venez de lire est pourtant public, même si cela semble tout droit sorti d’un roman d’espionnage ou d’une théorie conspirationniste farfelue. Il n’y a là aucune révélation, aucun scoop, et on peut trouver ces informations sur Wikipedia (la version anglaise, pas la version française, plus pudique).
Etonnant, non ?
https://x.com/epelboin/status/2021149221085229221